Parutions.com, mercredi 14 décembre 2011
La vie, c’est l’horreur ! par Dany Venayre
L’Humanité, jeudi 20 octobre 2011
Pour Pavel Hak le monde est encore plus noir que ça par Muriel Steinmetz
Avec Vomito negro,
le romancier traite (mais l’invente-t-il ?) d’une société ravagée par la prédation où l’être humain est une marchandise de peu de valeur. Pavel Hak (quarante-neuf ans) émigré en France après avoir vécu dans l’ex-Tchécoslovaquie où il est né. Il écrit en français. Il sait très bien plonger son lecteur dans des récits stressants au fil desquels ses personnages, soumis à une plume froide et clinique, tentent de survivre coûte que coûte. Sa cible : un réel ultra sombre où les parties fines s’achèvent en meurtre, où l’être humain se réduit à sa valeur marchande et où les trafics en tout genre (de celui des organes à la prostitution en passant par la drogue) mettent en coupe réglée des pans entiers de territoire au nez et à la barbe de flics d’ailleurs corrompus. Après
Sniper, Trans et surtout
Warax – portrait en pied du malheur contemporain, servi par un récit haletant qui progressait sur quatre plans différents –,
Vomito negro confirme le talent déroutant d’un auteur qui court-circuite nos habitudes de lecture. Cette fois, les personnages en jeu dans quatre histoires se croisent même si certains préféraient à coup sûr s’éviter. La lecture n’est plus aussi perturbante et la forme a gagné en fluidité. Partagé en parties d’égale longueur,
Vomito negro brosse des situations, tendues d’emblée, dans des lieux moites comme cette île quelque part sous les tropiques des Caraïbes. Là, vivent d’un côté les laissés-pour-compte d’une économie vacillante, petits-fils d’esclaves qui traficotent pour vivre, de l’autre, des milliardaires dont les yachts mouillent au large, ceux-là atteints d’un autre mal : l’ennui des riches. Des terreurs anciennes viennent crever à la surface tout au long du livre qui raconte notamment les aventures d’un frère et sa sœur, descendants d’esclaves. La traite des noirs vécue dans sa chair par le père de ces deux héros résonne tout du long : la hantise du rapt est récurrente. Pavel Hak le qualifie ainsi : « C’est cette matière première, commercialisable en quantité, exportée au-delà de l’océan qui les rendrait riches. […] Chaque corps en bonne santé représentait de l’or. […] Ils n’étaient pas là pour exterminer. Leur but était la capture de l’être humain commercialisable. Bizness : rien d’autre. » Pareille plainte lancinante entre en résonance avec d’autres formes de trafics plus actuels car tout l’art de l’auteur consiste justement à faire vibrer en chambre d’échos des intrigues qui, à première vue, n’ont rien à voir ensemble. Pavel Hak parvient à donner une vision hallucinée d’un univers ravagé par la prédation où la créature humaine, somme toute, n’est qu’une marchandise un peu plus bon marché que les autres. Le slogan de ce monde infernal n’est-il pas : « N’est-il pas normal que certains périssent pour que d’autres vivent ? »
Indications, n°398, octobre 2011
« Résolus à vivre » par Lorent Corbeel
Il y a quelque chose du tir à balles réelles dans les livres de Pavel Hak, Son dernier roman, Vomito negro,
paru chez Verdier, est chargé de munitions adamantines et sombres Poésie véloce, imagination explosive, lucidité déchaînée, on prend le risque d’être atteint en plein cœur. Une écriture de combat à laquelle doit répondre une lecture guerrière. La parution d’un nouveau roman de Pavel Hak suscite désormais chez moi une émotion particulière. Une sorte de pacte intime me lie en effet à son œuvre. Inutile de le cacher, j’en suis littéralement tombé amoureux. Et lorsque j’entame la lecture de
Vomito negro, son nouveau roman, aussi bien que lorsque j’entreprends la rédaction de cet article, je ne peux et je ne veux pas me défaire de ces sentiments – n’ayons pas peur du mot. Rappelez-vous que le premier numéro d’Indications, dans sa nouvelle formule, proposait déjà un entretien avec Pavel Hak ainsi qu’une critique de son livre précédent,
Warax. C’était une manière pour moi, en tant que rédacteur en chef, d’illustrer les ambitions de la revue, d’apposer un sceau qui qualifierait le genre de littérature que nous entendions défendre désormais. Je peux dire également que ce choix était prémédité : il n’y a pas d’autre auteur qui présentait, à mes yeux, de telles qualités d’engagement littéraire, tout au moins dans le domaine de la fiction francophone. C’était aussi, égoïstement, le prétexte idéal pour aller à sa rencontre. Quelques numéros plus tard, voici une nouvelle occasion d’insister sur la nécessité de découvrir ou de prolonger l’entreprise commune qui lie inévitablement cette œuvre d’importance à ses lecteurs.
Voilà ce
Vomito negro, paru chez Verdier dans l’excellente collection « Chaoïd ». Comme à son habitude, Hak a choisi un titre tranchant. (Les vieux musicos belges se souviendront peut-être du groupe homonyme, cousin dispensable de Front 242.) Le vomito negro, c’est donc le nom très illustré de la fièvre jaune qui tua longtemps sous les Tropiques. On lui découvrit un vaccin dans les années 1930, mais on oublie qu’aujourd’hui ce virus tue encore régulièrement. D’où l’utilité d’une piqûre de rappel ?
Nous voici en effet en pleines Caraïbes, sur une île indéterminée. Plantations de cannes à sucre, misère et prostitution forment un écrin putride à la beauté et à la vigueur des hommes et des femmes qui vivent là. Nous voici plongés dès les premières lignes dans un torrent d’action qui prendra fin, pour le lecteur uniquement, cent vingt-cinq pages plus loin.
« Une vague d’angoisse.
Draps imbibés de sueur.
Coup d’œil sur la montre.
Minuit passé. 0 heure 37 exactement.
Il ne dormira pas. Ces quelques heures, qu’il voulait passer à se reposer, sont perdues à jamais. Trop nerveux pour s’endormir. Vaine révision des détails. Quel aspect de son affaire a-t-il négligé ? Quel facteur n’a-t-il pas pris en compte ? Sa main chasse d’un geste impatient tous ces tourbillons d’incertitudes semblables aux chauves-souris virevoltant dans les ténèbres d’un cerveau halluciné. Tout ce qu’il aura à faire a été pensé, il n’y a pas à s’inquiéter, ne reste qu’à agir, avec la détermination nécessaire.
Drap jeté à terre.
Branle-bas de combat. »
Un rythme singulier s’installe, un phrasé qui n’appartient qu’à ces pages. Une suite de scènes plus terribles les unes que les autres forment peu à peu une intrigue effarante où deux héros luttent à mort pour leur sur vie. Un petit entrepreneur, passeur de clandestins vers le continent, retrouve sa « marchandise » tuée sur le lieu de rendez-vous. Un coup de la concurrence organisée qui ne peut admettre l’essor d’un indépendant. Marie-Jo, la sœur du passeur, a été enlevée et vendue pour être prostituée sur le continent. Au même moment, le docteur Godrow doit se procurer très vite des organes frais pour assurer la survie de l’une de ses riches patientes, financement indispensable pour ses recherches. Marie-Jo tombera vite entre les mains du docteur. Son frère, parti à sa recherche dans les conditions épouvantables des clandestins, débarque lui aussi et affronte d’autres dangers. Se retrouveront-ils ? Qui deviendront-ils pour survivre ?
Pavel Hak interprète sa nouvelle composition et se réinvente à nouveau complètement dans Vomito negro. Il y a bien entendu une poésie, reconnaissable, qui n’appartient qu’à lui. J’ai failli dire une musique, mais je me suis repris à temps. La métaphore musicale commence à bien faire et il faut parfois appeler un chat un chat, et la poésie par son nom. Au cœur d’un roman aussi dantesque, elle n’échappe pas au lecteur. Je voudrais me risquer à en parler un peu.
Il faut d’abord décrire cette volonté tendue comme un arc d’affecter le lecteur, de lui transmettre une émotion qui n’interdise rien, mais au contraire s’ouvre ou s’offre au maximum. L’écriture de Pavel Hak est ainsi et avant tout un sommet d’efficacité, si tant est qu’on puisse encore, à notre époque, accepter ce terme sans la bêtise que font peser sur lui tant de discours glacés. Et justement, c’est une grâce et une intelligence commune avec certains dialectes honteux que Pavel Hak exploite à merveille. Slogans, pubs, répliques hollywoodiennes… C’est la puissance évocatrice de quelques mots singulièrement agencés, mais c’est aussi la force du lieu commun, celle de la formulation rabâchée : une image se forme, une ambiance est déjà là, on se trouve tout à coup projeté sur la scène, le lieu du crime. L’écran s’est déchiré, tendu à l’extrême par des mots trop denses, croulant sous leur propre poids, trous noirs. Est-on passé au travers ou de l’autre côté ?
Une chose est sûre, on ne se trouve pas projeté dans la peau des personnages de
Vomito negro, heureusement pour nous. Hak rend caduque toute identification, il évite cet écueil du roman de gare par un jeu subtil et permanent sur la phrase. À la relecture, on admire le péril qui guette l’équilibriste : c’est parfois sur le choix d’un déterminant, d’un adjectif qu’il s’appuie pour établir le juste équilibre. Glissement délicat d’un registre vers un autre, nous voilà témoin des pensées de chacun, sans jamais pourtant nous prêter au jeu du psychologisme. Hak donne à voir les pensées, il ne les donne pas en partage, n’instaure pas la fiction d’une empathie que son personnage établirait avec le lecteur. À vrai dire, le lecteur n’existe pas pour ses personnages. Et si ceux-ci se découvraient ainsi observés, ils nous couperaient les couilles de rage.
« Elle se revoit cambrée devant le miroir. Elle n’était plus la jeune fille innocente qu’elle avait été avant son kidnapping. Elle savait qu’elle était observée par ce salaud de milliardaire, amateur de cruels excès, qui l’avait achetée. Si elle prenait des poses provocantes, minaudait, bougeait comme une panthère, c’était pour que ce porc perde son sang-froid, arrive dans la cabine en ne pensant qu’à baiser son corps d’adolescente, à planter sa sale queue entre ses cuisses et à labourer son ventre à coups de reins violeurs jusqu’à ce que son sperme se mélange au sang de sa victime.
Elle inspecta la cabine à la recherche d’un objet avec lequel elle pourrait se défendre.
Avec quoi tuer cette ordure ? »
L’écriture sur le fil du rasoir s’enrichit, dans
Vomito negro, de deux formidables séquences narratives qui se font étrangement écho. La première est portée par le récit du père, celui de sa capture dans la jungle africaine, du voyage abominable vers l’autre côté de l’océan. Plus personne ne l’écoute et il semble d’ailleurs improbable, insensé même, qu’il puisse en avoir été réellement l’acteur. Ces pages-là sont magistrales et possèdent la densité du diamant. Il me semble en effet qu’elles contiennent, concentrées, quelques milliers de pages et quelques milliers de vies. Pavel Hak nous avait plutôt habitués à projeter le temps présent vers un futur immédiat. Il réalise ici l’inverse, brillamment. Sans rien soustraire à la contemporanéité de son écriture, ni à celle de son propos. L’intelligence et la force de tous, la cruauté et la souffrance, la lutte de chaque instant, instinctive ou stratégique, la défaite et l’appât du gain, l’odeur de la forêt et de la poudre des fusils…
« Effarée comme nous, la forêt écoutait leur langue incompréhensible, composée de nasales et de couinements proches des cris d’une espèce de singes qu’aucune tribu de la côte ne mangeait à cause de sa chair aigre. Les esprits maléfiques des marais, les piquants des arbustes aux pointes empoisonnées, les fleurs carnivores et les araignées venimeuses n’ignoraient pas non plus l’arrivée des intrus. Nous comptions sur leur complicité, L’hostilité des intrus était patente. Leurs yeux brillaient d’envie de posséder, leur physionomie reflétait leur cupidité. Nous ne savions pas quel mal ils allaient commettre, mais ils voulaient s’approprier ce qui ne leur appartenait pas. »
L’autre séquence, inouïe, compose l’essentiel du dernier chapitre intitulé « Escadrons de la mort ». On y retrouve la condensation prophétique que Pavel Hak applique, dans chacun de ses livres, à notre réalité. On y retrouve le passeur floué, dont nous ne connaîtrons jamais le nom, toujours à la recherche de sa sœur. Pour atteindre cet objectif, il a intégré un commando secret qui agit au cœur de la jungle urbaine. Après l’entraînement vient l’action passer au lance-flammes l’humanité qui encombre un squat, une usine désaffectée, les galeries souterraines de la ville. On se croirait dans un jeu vidéo, du genre ultrarapide et méga violent, de ceux qui se flattent de s’inspirer de situations de combat réelles. Ici encore, la vitesse d’action suppose l’immédiateté de la pensée, il faut tuer ou être tué. D’une jungle à l’autre…
« Mission conçue dans le cadre d’un plan d’urgence les techniques de surveillance, combinées avec les techniques de répression, n’arrivent plus à faire triompher les techniques de domination. Ce qui signifie qu’il faut passer au « nettoyage » (dixit la hiérarchie).
Stade inédit dans l’histoire de l’humanité ? Nécessité évolutive ?
Ils ne sont pas la pour se poser des questions. ils sont là pour agir.
Hors la loi. Dans le plus grand secret.
Sur l’aile droite, entre deux entrepôts, Togafu repère un groupe d’individus suspects. Rypl envoie Cambell examiner l’évaluation de Togafu. Cambell confirme. Les critères fixés par le commandement font tomber cette bande de zonards dans la catégorie des sujets à éliminer. Aucun doute là-dessus.
— Feu, émet Rypl.
Togafu actionne son lance-flammes.
Le groupe d’individus dormant sous les cartons disparaît dans un crachat de feu. Et Togafu fonce déjà le long des entrepôts. »
Attention toutefois, à ceux qui espéreraient trouver dans
Vomito negro une fascinante succession de scènes gore rocambolesques. Autant renoncer, ils seraient déçus. L’économie de moyens dont use Pavel Hak n’autorise pas l’esprit à s’immobiliser dans une complaisance un peu perverse. Il ne faudrait pas que ces quelques extraits soient trompeurs. L’ensemble crée un sprint ahurissant où chaque geste, chaque phrase compte. Et sans le même talent de concision, l’espace manque ici pour rendre compte de l’ampleur de l’assaut littéraire mené par l’auteur. Je voudrais pourtant dire encore à quel point Pavel Hak se démarque de beaucoup de ses contemporains sur de nombreux thèmes, récurrents pourtant dans la littérature actuelle. Encore une fois, c’est une question d’efficacité, de style, d’élégance et d’intelligence. On peut disséquer le fonctionnement froid et complexe du capitalisme, redire la déshumanisation du travailleur, pointer les raisons du désastre avec minutie. Mais ce qui est à lire, c’est une réussite littéraire ou un échec total. Les guerres, la misère, la faim, la violence sexuelle, on ne peut pas en parler avec de bons sentiments transposés en jolies phrases. La paranoïa généralisée, l’illusion entretenue d’une morale universelle, la marchandisation des corps, ce ne sont pas des points de vue sur lesquels il s’agit de débattre au fil des pages d’un roman, Pavel Hak s’inscrit plutôt dans ce qu’il nommait lui-même, dans l’entretien qu’il nous avait accordé, la « généalogie d’une créativité de violence et de combat e ». Incarnation dans le texte, pari réussi d’une littérature totale.
Reste encore à pointer cette idée que les hommes et les femmes sont les mêmes en haut comme en bas, obéissent aux mêmes logiques, répondent aux mêmes contraintes, désirent d’un même élan. Mais inégaux selon le hasard de leur naissance, ne jouissant ni de la même liberté ni du même pouvoir.
Vomito negro est donc également une formidable pièce à conviction qui prouve, malheureusement, l’impossibilité d’un dialogue entre ces deux mondes. Et puisque le silence et les cris sont assourdissants, reste le corps à corps avec les mots, l’écriture de combat, la lecture guerrière.
Vomito negro, ou le contraste saisissant entre la chair à canon et l’imagination, la barbarie et l’exercice le plus libre de l’esprit, le monde dans lequel nous vivons et celui dans lequel nous allons vivre, d’un instant à l’autre.
Le Canard enchaîné, mercredi 14 septembre 2011
Marchés criminels par André Rollin
Pavel Hak, auteur né dans le sud de la Bohème en 1962, a toujours adopté la langue française pour écrire ses romans : déjà cinq publiés dont
Safari et
Trans. Des romans au lance-pierres, où l’écriture, rapide, saccadée, ressemble à une rafale meurtrière. Avec
Vomito negro – fièvre jaune, ou peste américaine –, il raconte plusieurs histoires qui s’entrecroisent, et tout spécialement celle du père du héros, qui, souvent ivre, raconte d’une manière admirable son passé de Noir transporté en Amérique dans des conditions épouvantables. C’est décrit avec une vivacité extrême. Ce sont « ses histoires insensées » de l’esclavage.
Aujourd’hui, le fils, « quelque part sous les tropiques des Caraïbes », essaie de survivre au sein d’une société où la violence est la seule loi. En essayant d’aider des clandestins, il est pris au piège : au lieu du rendez-vous, il ne trouve que des « noyés ». Lui aussi, comme son père, est pourchassé… tandis que sa sœur, la très belle Marie-Jo, est enlevée. Il arrive à cette dernière une aventure des plus rudes : aux prises avec un médecin trafiquant d’organes, elle parvient à lui échapper… en prenant l’identité de la jeune milliardaire qui attend, dans la clinique du praticien, d’être refaite à neuf. L’imagination de Pavel Hak et sa force de narration donnent un récit hallucinant, où des molosses dévoreurs et des scalpels sauveurs amènent le sang. Marie-Jo va-t-elle réussir sa fuite ?
Son frère, toujours poursuivi, va-t-il arriver à la retrouver ? Ces multiples rebondissements, ces luttes contre « la marchandisation des corps », contre les machines de destruction, contre les réseaux de prostitution et de trafic de clandestins donnent à ce récit un rythme haletant. On n’a pas une seconde pour souffler. À chaque page, l’auteur nous amène au bord de l’horreur… pour terminer avec un chapitre intitulé : « Escadron de la mort », qui voit le frère se transformer en justicier avec un lance-flammes ravageur.
Ce roman de Pavel Hak est, pour copier Kafka, « la hache qui brise la mer gelée en nous ». Une réussite terrible…
Le Temps, lundi 12 septembre 2011
L’épopée de fer et de verre de Pavel Hak par Eléonore Sulser
Vomito negro,
un roman qui, dans la jungle contemporaine, dit la revanche des damnés.
Pavel Hak chante depuis plusieurs années l’épopée d’un univers paroxystique où le capitalisme sauvage a atteint un stade ultime de terreur, un monde de prédation intégrale : chacun y poursuit son rêve et se taille à coups de kalachnikov ou de carte de crédit un chemin vers la domination, la richesse et la sécurité. Parfois, les destins des damnés de cette terre-là se croisent et se rejoignent et alors, les prédateurs tombent.
Il y a du fer, du verre, du caoutchouc, du béton, des souterrains, des squats, des tours, des cliniques privées ultra-sécurisées, des banques verrouillées, des bordels, des boîtes de nuit, des docks, des paquebots, des villas, des bunkers, des 4x4, des ordinateurs, des télévisions, des avions et des yachts de milliardaires dans
Vomito negro et pourtant, c’est la jungle. Une jungle dans toute sa splendeur métallique, où les flèches sont des balles ou des lance-flammes, où la guerre est permanente et férocement asymétrique.
Dans ce monde hérissé de lames, où chaque pas peut être mortel, Pavel Hak met en scène un frère et une sœur, pauvres, nés dans une île caribéenne sans avenir, pourchassés, menacés, armés de leur seul désir de vivre. Ils feront un voyage vengeur vers l’Occident et ses richesses. Leur père, en toile de fond, se souvient du trajet inverse, celui des esclaves. Traversant les époques, il raconte comme sienne l’histoire de la traite des Noirs : la capture, le transport, les révoltes réprimées, l’esclavage.
Pavel Hak orchestre la vengeance des damnés de la terre au rythme infernal et beau de ses mots : hachés, précis, contemporains, et qui souvent quittent le récit pour puiser leur force vive dans le poème.
La Liberté, samedi 3 septembre 2011
Une allure de course folle par Alain Favarger
Né au sud de la Bohême en 1962, émigré en France, déçu par l’évolution de l’ex-Tchécoslovaquie, Pavel Hak a assimilé le français au point d’en faire sa langue d’écriture. Il a commencé à publier deux romans et une pièce de théâtre chez Tristram, un éditeur marginal, avant de sortir
Trans en 2006 dans la collection Fiction & Cie du Seuil. Un livre véhément, sans doute son meilleur roman, une sorte de conte moderne sur les tribulations d’un dissident d’aujourd’hui, échappé d’un pays asiatique indéfini, devenu une vaste morgue gelée.
On retrouve cette thématique de la déshumanisation et de la lutte contre un système asphyxiant dans le nouvel opus de l’auteur,
Vomito negro. L’action démarre sous les tropiques, dans les Caraïbes. Un frère et sa sœur y sont des descendants d’esclaves. Un jour Marie-Jo disparaît, kidnappée. Et son frère, la police et la mafia aux trousses, va tout tenter pour la retrouver. D’où une course-poursuite truffée de pièges avec, en toile de fond, crime organisé, trafics en tout genre, prostitution et villas de luxe de richards vaniteux. À travers les destins chaotiques du frère et de la sœur transparaît aussi en guise de rappel historique celui de leur père, transbahuté à travers l’océan à fond de cale pour devenir esclave dans une plantation.
L’écriture de Pavel Hak est rapide et nerveuse, ce qui donne au récit son allure de course folle, hallucinée. Mais les fulgurances de
Trans étaient plus fortes encore, preuve qu’il est difficile de rééditer dans le même registre une autre œuvre d’envergure. Reste que la voix de Pavel Hak a du coffre et promet d’électriser encore d’autres récits, branchés ou non sur la face noire d’un monde dominé par l’argent, « la prédation sans limites », la marchandisation des corps et la volonté de survivre coûte que coûte qui est celle des nouveaux damnés de la terre.
Nabbu.com, septembre 2011
par Salomé Kiner
Le Monde des livres, vendredi 26 août 2011
Effraction poétique par Wajdi Mouawad
Il ne suffit pas d’écrire ; aussi faut-il réussir à pénétrer par
effraction le « chant » de l’écriture. Voilà ce que j’ai pensé refermant
Vomito Negro, ardent roman de Pavel Hak. Je ne souhaite pas ici
me pencher sur les intentions sociopolitiques de l’auteur qui, à la
manière d’un camion délivré de ses freins, dénonce les déflagrations
d’un capitalisme trop soucieux d’accoucher d’un esclavagisme renouvelé
pour se préoccuper du malheur des plus démunis. J’aimerais davantage
écrire ici sur les sous-sols de l’écriture, tant j’ai été frappé par la
manière déjantée avec laquelle l’auteur parvient à atteindre, sans
jamais l’évoquer, sauf peut-être à travers ce souffle de vie qui consume
les personnages qu’il nous donne à aimer, la poésie chère à son cœur.
J’ai toujours senti, pour l’éprouver moi-même, combien est grande la
difficulté d’arriver à la poésie lorsque la langue dans laquelle nous
écrivons n’est pas notre langue maternelle. Jacques Darras en parle
merveilleusement bien à travers le parallèle qu’il établit entre Rimbaud
et Conrad dans son introduction aux
Nouvelles, de Joseph Conrad.
Poésie et langue maternelle sont liées et, souvent, lorsque l’une nous
importe plus que tout et que nous avons été arrachés à l’autre, nous
nous acharnons notre vie durant à chercher les sentiers détournés pour
trouver un lieu d’effraction. Ces lieux passent par des voies inondées
de frayeurs anciennes. Il faut alors plonger, retenir sa respiration et
nager, de mot en mot, dans une langue apprise, pour dénicher le passage.
Pavel Hak, né en ex Tchécoslovaquie, écrivant en français pour des
raisons qui lui sont personnelles, réussit ce passage en apnée et
parvient à l’effraction poétique grâce à un récit qui semble naître
d’une collision frontale entre, justement, Conrad et Rimbaud. C’est une
traversée de l’enfer où se côtoient des trafiquants de toutes sortes –
drogues, prostitution, organes – au milieu desquels un frère cherche à
retrouver sa sœur enlevée et séquestrée. Tout se veut violence dans ce
livre qui emprunte au thriller cinématographique pour mieux nous
montrer, suivant un savant jeu de miroirs, comment ceux-ci sont les
esclaves de ceux-là qui deviennent à leur tour les esclaves de ces
autres, générations amnésiques ayant la conviction de réinventer le
monde. Schématiquement, les méchants sont affreusement méchants, mais il
y a une telle enfance dans la façon de tuer ici, à coups de jets de
flammes et de coups de feu, que cette enfance, précisément, permet un
saut vers une langue délivrée de réalisme. Une enfance orpheline,
puisque la mère est absente et que le père fait entendre une voix
délirante qui sans cesse relate, comme s’il y avait été, la grande
traite des esclaves. Là encore, il est question d’arrachement.
Arrachement à une forêt vierge peuplée de fauves et de fleurs
carnivores, et vers laquelle on se retourne pour crier « Maman ! »
lorsque l’on est perdu.
Plus de langue plus de mère plus de forêt,
Pavel Hak pousse alors sa propre écriture au bout du possible, la
libère des pronoms personnels, passe à la ligne pour faire croire à des
ellipses, quitte à frôler le télégraphique. On pourrait penser que c’est
pour atteindre une syntaxe qui refléterait l’état désagrégé du monde,
mais une interprétation comme celle-ci, aussi juste puisse-t-elle être,
me semble réductrice de l’œuvre. Je préfère croire que Pavel Hak désire
nous soulever de son océan de prose aligné aux quatre coins de la page
pour nous échouer, sans que l’on s’en rende compte parce que trop pris
par le récit, sur le rivage de la poésie. Cela donne de somptueux
éclats, comme après cette terrible traque où le frère finit par s’évader
et où, pour conclure son paragraphe, Pavel Hak jette sur la page :
« Saut dans les eaux du fleuve.
La rive qui s’éloigne.
Il se laisse porter par les courants boueux.
Le hurlement des chiens cesse d’assaillir ses oreilles.
— Sauvé, se dit-il. » par Sean J. Rose
Dès ses premiers titres parus chez Tristram, Pavel Hak évoquait la violence et le struggle for life… Dans
l’auteur, né en 1962 dans le sud de la Bohême et aujourd’hui écrivain français à part entière, poursuit un thème de prédilection qui est la survie dans un monde où le progrès scientifique signifie seulement exploitation de l’homme par l’homme plus efficace et entropie nous entraînant tout droit vers le chaos. La noirceur est volontairement excessive, elle trahit sans doute un certain pessimisme, elle fait surtout partie de l’esthétique. Pavel Hak, comme il l’avait brillamment démontré au travers de
(Points, 2009), sait jouer des genres afin d’en forger un nouveau, entre suspense de polar et outrance ironique de série B postmoderne : son histoire de fugitif était un roman noir avec un soupçon de SF mâtiné de littérature de goulag, où se déployait un pay-sage aux ciels crépusculaires. Avec
on change de latitudes (nous sommes sous les tropiques, quelque part dans une île des Caraïbes) mais pas de rythme : celui de la course folle où l’angoisse le dispute à la menace. Peur panique de l’adversaire prêt à vous trucider à tout instant et boulimie prédatrice de nourriture, d’argent et de sexe. Un homme n’arrive pas à dormir, il doit fuir. Il est recherché par la police comme la mafia qui cherche à l’abattre. Lui-même assassine et viole. Son père est malade et sa jeune sœur a disparu. Par qui Marie-Jo a-t-elle été enlevée ? C’est chez Smirnoff, un vieux camarade, pourvoyeur de vierges pour milliardaires pervers, qu’il trouve un début d’indice. Mais trop tard, la voilà embarquée sur le yatch du richissime libidineux Sidney Parker au large du continent.
Le lecteur est ballotté sans trêve entre les récits du frère et de la sœur, chasseurs eux-mêmes traqués. On est emporté par la spirale de la paranoïa. Marie-Jo, loin d’être une communiante effarouchée, se révèle aussi être une redoutable tueuse. Lorsqu’elle s’échappe des griffes d’un énième agresseur sexuel, c’est pour tomber entre les mains du Dr Godrow, un chirurgien receleur d’organes humains. Mais plus encore que la capacité d’adaptation darwinienne, Marie-Jo illustre le vouloir-vivre schopenhauerien, un inébranlable instinct de vie qui coule dans ses veines de descendante d’esclaves arrachés à leurs forêts natales, par-delà l’Océan, pour travailler dans les plantations de l’île.
Aux pages de traque de Marie-Jo et de son frère se glissent les scènes d’effroi du père, dépeignant la condition des esclaves, leur transport dans des cales où nombre d’entre eux périrent : « Les giclées d’excrétions fétides et les morceaux de chair putréfiée souillaient les prisonniers qui se trouvaient à côté des morts. Les marins n’évitaient pas non plus les éclaboussures. Quand ils soulevèrent la bâche emplie de cadavres pour la faire passer par la trappe, une coulée d’infect pus jaunâtre ruissela sur leurs têtes. » L’auteur de Vomito negro est passé maître dans le chromo gothique gore, il possède avant tout l’art de maintenir une cadence effrénée sans que lui-même ne s’essouffle.