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  Les Yeux noirs

  Olivier Deck

  112 pages
10 €
ISBN : 2-86432-467-9

Résumé

   « J’ai compris qu’il n’y avait pas de différence entre le cante et le toreo. Ils ne font qu’un. Un chant spirituel, qui exprime la tragédie de la vie. Un chant d’amour désespéré que la mort rend sublime. »
   Le monde de la tauromachie risque bien d’avoir disparu avant que la littérature n’arrive à le faire plier. Pourtant, dans ces Yeux noirs, Olivier Deck réussit à approcher au plus près certaines vérités fondamentales de ce monde hors du commun où la vie est un peu plus que la vie.
   Lorsqu’à travers ces dix courtes nouvelles, brillantes et ciselées comme une faena parfaite, il décrit le petit monde des gargotes et des bistrots taurins de Madrid, Olivier Deck nous souffle avant tout cette vérité : quand la corrida, la musique, la poésie et la peinture n’existeront plus, il faudra bien trouver autre chose…


Extrait du texte

   — Quand j’avais ton âge, j’étais partagé entre le désir d’être cantaor ou torero. On me disait doué pour les deux. J’ai cédé aux miroirs de l’arène. Parce que pour moi, le chant, c’était la nuit, l’ombre. L’arène, c’était la gloire, le soleil. Je n’avais rien compris. Le toro porte l’ombre. Il sort de l’ombre du toril, l’ombre est au bout de ses cornes, elle est dans son pelage, elle est dans ses yeux noirs, pleins de nuit, qui te regardent comme s’ils t’avaient toujours connu. Et toute cette ombre, toute cette nuit, il faut l’accueillir au creux de ta cape, au plus intime de ton ventre, pour l’accorder au rythme des choses, en abolir la force destructive dans l’harmonie des gestes courbes, et ne restituer au monde qu’un fugitif éclat de beauté, de sérénité. Juste avant de passer l’alternative, pour mon dernier contrat de novillero à Madrid, j’ai cru que c’était gagné. Que le toro allait sortir pour me porter aux nues, tout simplement. J’étais sûr de moi, je n’avais pas peur. J’avais oublié qui il était et pourquoi il était là.
Le visage de Juan se rembrunit. Miguel le regardait, sans oser prononcer une parole.
   — J’étais jeune, je ne pensais pas à tout ça. Pas plus que toi aujourd’hui. Mais la vérité est là, au-dessus de nous, avant que la jeunesse en ait compris la loi intransigeante. Juste avant l’estocade, alors que je m’imaginais par avance sur les épaules des spectateurs, franchissant la grande porte de Las Ventas, le toro m’a pris. Je suis mal retombé. Quand je me suis réveillé, sur un lit d’hôpital, j’étais aveugle.


Extraits de presse

   Libération, jeudi 25 mai 2006
   Madrid, de passe en passe
   par Jacques Durand

   Pute, guichetier, torero : les nouvelles d’Olivier Deck évoquent avec justesse le monde taurin d’en bas.

  Manola porte une jupe en skaï sur le cul et le respect de l’étymologie en bandoulière. Elle se revendique péripatéticienne, pas pute. Elle, elle marche. Elle a aussi des principes. Comme elle aime les toros, elle ne suce que des aficionados, et seulement les jours de corrida à Madrid. Par amour pour la chose tauromachique, Manola détourne Pepito du droit chemin. Le droit chemin de Pepito, qui vient d’un bled près de Saragosse, l’a conduit dans la capitale pour devenir un grand torero. Il l’a promis à sa promise, Conchita, qui, en attendant son héros, lui coud un habit de lumière rouge et or. Mais son héros ne reviendra pas et ne sera pas figura de la tauromachie. Il a croisé Manola, il a grossi et maintenant, il vend des billets de corrida au marché noir calle Victoria.
   Les premières intentions de beaucoup des héros d’Olivier Deck, prix Hemingway de la nouvelle 2005, se retournent comme un gant et comme les toros gris de Victorino Martín.
   Don Curro Torres, par exemple. Il est un maestro retiré, spécialiste des Samuel Flores, il porte beau et une pochette en soie. Il a des visées sur Melle Begoña, conseillère financière de la banque Cajasur, calle de Alcalá. Il l’invite à la corrida mais c’est le collègue de Begoña, Pedro Manchego, triste guichetier en semaine et grand couillon de gueulard du Tendido 7 les jours de course, qui emportera le morceau. Cela dit, dans Les Yeux noirs, toutes les espérances ne dégoulinent pas comme le mascara un jour de chagrin. Le motopizza Tito, en transportant le torero Agustín El Caramelo sur son porte-bagages comme une vulgaire margherita, a mis un bout de pneu sur le goudron de ses rêves d’habit de lumières.
   On connaît les personnages d’Olivier Deck. On les a croisés. On leur a parlé. Ils existent. Ils déplient ici leur mistoufle dans une langue élégante, précise et affûtée. Ses nouvelles n’abusent pas du picaresque et s’arrêtent avant le pathétique. Mais leur héros véritable, c’est Madrid, où les gamberges de ces bras cassés fondent sur l’asphalte. Le Madrid taurin traditionnel et poissard en voie rapide de disparition.
   Deux nouvelles anticipent. Elles ouvrent et ferment le recueil. Deck nous y projette dans le futur et dans un cyber-Madrid propre, désinfecté, ultranormalisé, où la corrida a disparu. Son ersatz virtuel l’a remplacé comme les bobos ont remplacé les gens du toro à la Cervecería Alemana. Entre les lignes, le pessimisme de l’auteur nous suggère qu’il n’est pas certain que ce soit une élucubration.



   Sud Ouest Dimanche, 30 avril 2006
   Dans l’œil du toro
   par Serge Airoldi

   […] Deck également reste fidèle à son histoire. Depuis longtemps, les toros questionnent ce Palois installé dans les Landes, et depuis longtemps il cherche le sitio d’où il pourra écrire sur eux, les dire, sans tomber dans le piège soudain de la corne. Pour cela, Olivier Deck explore les souvenirs, la périphérie du mundillo, les histoires qui restent quand on a tout oublié de la corrida. Déjà, en obtenant le prix Hemingway de la nouvelle taurine à Nîmes l’an dernier, il avait jeté un premier galet dans la rivière. La scène se passait alors dans un salon de coiffure madrilène tapissé d’affiches de corridas, où le patron devait soudain coiffer une sorte de punk devant un public de vieux amis installés en barrera, entre les peignes et le rasoir. Il revient cette fois avec un recueil de nouvelles, celles-ci cousines de celle-là. Nous sommes toujours à Madrid, dans les bistrots taurins et les gargotes. Voici en particulier la deuxième des dix nouvelles qui a donné son titre à l’ouvrage. Les Yeux noirs sont ceux de Juan, ancien novillero blessé par un toro qui emporta un jour l’éclat de son regard. Derrière les yeux noirs, Juan imagine quand même une lumière. Celle du cœur. Celle des vrais lendemains.



   Lettres d’Aquitaine, avril, mai, juin 2006
   Les Yeux noirs
   par Claude Chambard

  Quiconque les scrute un jour, les yeux noirs des toros, jamais ne les oublie. Au cœur des rêves les plus héroïques, au fond des pires cauchemars, les yeux noirs des toros ne s’oublient jamais. Torero et aficionado le savent qui les ont vus, qui y ont trouvé la vérité fondamentale du toreo et, souvent, quelque chose du sens de leur vie. Dans les yeux des toros le temps est plus que le temps, les larmes plus que des larmes, la vie plus que la vie. Olivier Deck a cette pâleur dans le regard de celui qui sait pourquoi – et de quoi il ne parle pas. Paradoxe que ce livre dès lors… Non, nous ne saurons rien de ces yeux noirs que l’auteur en torero a croisés – et la tauromachie est un art où, justement, il faut se « croiser » –, mais nous apprendrons quelques éléments fondamentaux de la vie – et de la vie de l’âme de quelques-uns du mundillo, ce petit monde où se mêlent et s’entrecroisent matadors, peones, aficionados et vividores.
   Prenez Paco l’aficionado virtuel, prenez Miguel le guitariste, prenez Juan – aux yeux noirs – plus noirs peut-être que ceux des toros – d’être aveugle et de savoir, prenez Pepito, et sa promesse d’amour, prenez Timbales, le concierge, prenez Esteban « el Flaco » le picador, prenez Alvaro le père et Felipe le fils, prenez Mademoiselle Begoña, Pablo et Curro, prenez Tito et Celedonio, prenez-les tous, un par un, ou ensemble, aucun, sans doute, n’a la vie qu’il avait rêvée, tous ont un rêve de vie qui les fait au-delà du rêve et de la vie, dans le monde idéalement inspiré des yeux noirs de la tragédie, de l’art, de l’inspiration, de l’amour et de la mort. Tous ces portraits qu’Olivier Deck trace, sont ceux de chacun de nous face à la beauté et à la misère du monde. Un monde de chant et de douleur, un monde de grandeur et de larmes, le monde tout simplement avec cette passion en plus, la tauromachie qui est un sentiment, un chant et un vertige. Ce monde, Olivier Deck nous en donne des morceaux en partage et il faut l’en remercier, tant cette façon d’offrir une part d’essentiel est rare.