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Ovidio Bompressi

Déclaration à l’audience du 24 novembre 1999

     « La vraie souffrance que j’ai éprouvée en prison »
     La cour sait sûrement que je suis sorti de prison plus d’un an avant Sofri et Pietrostefani, à la suite d’une mesure prise par la magistrature de Pise, pour raisons de santé. Aujourd’hui, je crois pouvoir dire que je vais bien et, entre autres, par suite de l’acceptation de notre requête de révision, que j’ai confiance en l’issue de ce procès. Mais je voulais commenter les raisons de cette sortie de prison.
     On a surtout insisté sur mes difficultés à supporter la prison, et l’aspect le plus visible de ces souffrances, celui qui sautait le plus aux yeux, était d’ordre physique : j’avais beaucoup maigri, entre autres raisons parce que, avec mes deux coïnculpés, nous avions mené des grèves de la faim pour soutenir les détenus, pour contribuer à donner voix à leur souffrance de personnes laissées à l’abandon dans des conditions inhumaines.
     Mais la vraie souffrance que j’ai éprouvée lorsque j’étais en prison était exactement celle que l’on peut éprouver quand on assiste impuissant à la douleur, à la souffrance d’autrui ; et cela est d’autant plus fort que l’on se trouve dans ce lieu concentrationnaire qu’est la prison, où, à tout instant, on est face à ce spectacle de dignité bafouée, où, chaque jour, on assiste à la remise en cause, par une structure oppressive, répressive, punitive, des exigences les plus élémentaires de la personne humaine. Cela m’a beaucoup affecté et a provoqué en moi un grand découragement.
     Par ailleurs, j’estime que cela, tout en concernant au premier chef la réalité de notre Justice et de notre Code pénal, concerne au fond une réalité plus vaste et le monde tel qu’il va : tant il est difficile de saisir de façon vraie la souffrance d’autrui, même dans un contexte où, jour après jour, nous apprenons l’existence de situations dans lesquelles la dignité humaine est piétinée, dans lesquelles des génocides s’accomplissent. Et je ressens profondément combien, devant la grandeur de cette tragédie, de cette douleur, notre attention est fragile. Paradoxalement, dans un monde où tout semble à la portée de notre compréhension parce que la technique et la science permettent de saisir « en temps réel » tout ce qui advient et qu’elles donnent même l’illusion de pouvoir, de quelque façon, contenir, guérir, prendre les mesures adéquates pour que tout cela n’advienne pas, paradoxalement, disais-je, c’est précisément ce mode de vie qui ne nous permet pas de prendre effectivement en compte ces aspects dramatiques, tragiques, de notre vie, de notre quotidienneté, qui ne nous permet pas de leur prêter attention.
     Quand on est en prison, ce qui est grand devient plus petit, on voit, face à soi, la souffrance des autres, ni plus ni moins qu’on peut la trouver, la vivre, l’observer en allant personnellement dans un pays en guerre, où les gens sont confrontés à la barbarie ; et, en même temps, on se rend compte à quel point il est difficile d’intervenir, dans cet état des choses, par quelque chose qu’on peut nommer aide humanitaire, par quelque chose qui dise notre attention. Voilà pourquoi j’ai éprouvé comme une nécessité intérieure : considérer ce qui advenait sous mes yeux, qui m’advenait à moi, qui advenait autour de moi, non comme un simple aspect de la réalité, que la raison permet d’affronter, mais comme quelque chose qui, au fond, me contraignait et me contraint – face à ce qui relève de la souffrance de l’homme dans notre monde – à prendre des distances. J’ai éprouvé – j’éprouve en ce moment même – un grand désir d’aider mon prochain, de partager les souffrances des autres et, en même temps, je ressens une nécessité impérieuse : je ne peux pas accepter rationnellement que cela puisse se produire, je ne peux me contenter d’exercer de façon rationnelle une critique de ce que je vois, comme si c’était inéluctable. Je ne crois pas que ce soit inéluctable, je crois que trop souvent l’homme, face à ce qui est erroné, négatif, mauvais, accepte d’une façon ou d’une autre d’en être partie prenante. Je nommerais cela sens des responsabilités en négatif.
     Pour être plus explicite, je dirais qu’au moment même où nous observons, presque en spectateurs, les grandes tragédies qui adviennent autour de nous, au moment même où nous sommes informés de tout ce qui se passe, notre perception se réduit, au point que nous en venons à considérer que, même face à la gravité, à l’énormité de ce qui se passe autour de nous et dans lequel nous sommes impliqués, nous devons pourtant – précisément du fait de ce sens des responsabilités en négatif auquel je faisais allusion – continuer à nous occuper des choses que nous considérons, nous, comme importantes, prééminentes, prioritaires.
     Voilà donc comment – face au malheur de la vie des hommes, de beaucoup d’hommes, proches ou lointains – nous réduisons ce qui est important à ce qui est important pour nous, notre vie privée, ce qui nous est propre ; et nous estimons alors qu’il est possible d’entretenir une sorte de rapport dialectique avec une réalité dont nous ne réussissons plus à distinguer les contours, dans laquelle nous ne saisissons plus la gravité des faits qui adviennent, simplement parce que nos occupations, nos petits désirs, nos petits égoïsmes nous font apparaître tout cela comme lointain, dans l’espace et dans le temps, et, en tout cas, comme quelque chose à propos de quoi nous nous sentons insignifiants, impuissants à réduire la distance, c’est-à-dire à faire quelque chose pour que cela ne se passe pas, ne puisse plus se passer.
     Je suis désolé d’avoir été un peu prolixe, et peut-être un peu confus, mais voilà la raison principale de mon mal-être en prison – traduit par la suite en termes techniques : incompatibilité avec le régime carcéral – qui a eu pour conséquence ma sortie pour raisons de santé. De ce fait, lorsque je dis que je vais bien, je me réfère à un aspect extérieur. Je continue en effet à éprouver un grand découragement devant ce qui se passe dans le monde mais aussi quand je pense à ce qui se déroule dans ce tribunal. Voilà plus de douze ans que nous sommes impliqués dans cette affaire, sans arriver à en sortir, et il y a des centaines de personnes qui, injustement – et c’est notre cas à nous trois –, ne peuvent que penser à leur propre cas particulier et considérer que rien n’est plus important, alors même que se déroulent les tragédies auxquelles j’ai fait allusion. Cela m’attriste beaucoup.
     [...]

     À Massa, le jour de l’homicide du commissaire Calabresi
     Le 17 mai 1972 [jour de l’homicide du commissaire Calabresi], j’ai mené ma vie habituelle de chaque jour. Je crois l’avoir déjà déclaré à plusieurs reprises. Je militais à Massa, sans interruption, en ce sens que je me dédiais profondément au militantisme politique, même si je devais également faire face à mes obligations et responsabilités familiales. Je me suis marié en 1970 et notre fille est née en décembre 1970, le 22 décembre. Je vivais avec mon épouse et ma fille, chez ma belle-mère, à Massa ; je dédiais donc ma vie au militantisme politique et à ma famille. Je dois dire que bien souvent mon travail politique m’amenait à négliger quelque peu mes devoirs de père et de mari. Par ailleurs, mon épouse était elle aussi une militante de Lotta Continua, elle travaillait comme employée, avec un horaire fixe ; elle quittait la maison tôt le matin, à sept heures et demie et, à ce moment-là, elle ne rentrait pas manger à midi car, dans la mesure où elle reprenait son travail l’après-midi, il lui était plus commode de manger dans une cantine proche de son lieu de travail, ou encore sur place. De ce fait, même si ma belle-mère assumait la plus grande part des activités ménagères et de notre vie familiale, je devais cependant m’occuper de ma fille et de quelques tâches ménagères. Quoi qu’il en soit, je crois que ce matin-là, je fis exactement les mêmes choses que d’habitude : me lever, m’occuper de quelques bricoles dont ma fille avait besoin et puis sortir.
     Être un militant politique était, au fond, un véritable travail, pas avec des horaires fixes, certes, mais il y avait toujours quelque chose à faire. Chacun d’entre nous se sentait vraiment responsable de ce qu’il devait faire ; si l’un de nous se permettait de ne pas respecter les engagements qu’il avait pris, il était mal vu. Et il y avait beaucoup de choses à faire, surtout des choses pratiques, techniques : tirer les tracts, les distribuer, faire des réunions, s’occuper d’un tas de choses. Nous étions un groupe qui, d’une certaine façon, s’employait de façon tout à fait autonome – à savoir sans arrières financiers ni logistiques – à faire fonctionner une activité politique très complexe. Nous distribuions des milliers de tracts chaque semaine, dans chaque usine, dans chaque école ; nous faisions des réunions tous les jours, plusieurs fois par jour, l’après-midi, le soir ; c’était un engagement des plus sérieux. Je crois donc que ce jour-là, je me suis comporté exactement comme tous les autres jours. Pendant la matinée, probablement vers le milieu de la matinée, je me suis rendu à Massa, parce que l’endroit où j’habitais alors était situé entre Massa et Marina di Massa, à environ deux kilomètres du centre.
     Pour en venir aux circonstances précises que Me Gamberini évoquait, je me souviens m’être retrouvé, vers la fin de la matinée, au bar Eden, place Garibaldi, avec d’autres personnes. Évidemment, nous avions déjà appris l’homicide de Calabresi, au cours de la matinée, j’étais passé au local de Lotta Continua : on allait, on venait, tout cela a fourni un ample matériel au cours des débats ; les parties civiles s’en sont emparées pour dire tout ce qu’elles voulaient à propos des témoins, à propos de mon alibi, de ma présence ici ou là. Je crois que, souvent, tout cela a été dit par ignorance de ce que pouvait être la réalité de cette époque, la réalité de notre vie, de ce qui se passait dans un local de Lotta Continua, de ce qu’était notre travail de militants politiques ; pour quelqu’un qui n’a pas fait cela, qui ne l’a pas vu, il peut paraître étrange, voire impossible, que quelqu’un sorte de son lycée, passe au local puis retourne au lycée ; il peut paraître impossible qu’on puisse entrer et sortir comme ça d’un local, où entrent et sortent des dizaines de personnes, où on ne prête pas forcément attention à la présence de l’un ou de l’autre… mais c’était ainsi, on ne devait pas forcément savoir si tel ou tel était passé ; ce n’était pas un bureau avec un huissier.
     Je me souviens donc m’être retrouvé, vers la fin de la matinée, au bar Eden, avec d’autres personnes et, en cette occasion, tandis que nous prenions l’apéritif, précisément, il y a eu, pas vraiment un toast à proprement parler, mais à coup sûr une allusion de mauvais goût à cet homme qui venait d’être tué ; boire un coup à ce propos, ça c’est sûr. Mais d’ailleurs, même ce que je suis en train de dire est une déduction à posteriori ; et ma façon de parler d’une allusion de mauvais goût risque d’appauvrir cette tragédie authentique qu’est la suppression d’une vie humaine. Quiconque –je le dis en connaissance de cause – a vécu cette époque, et sait quel était alors l’état de l’Italie, se rappelle la haine et les conflits, la répression féroce qui s’abattait sur l’extrême-gauche, les faits très graves qui parsemaient la vie politique et sociale de notre pays ; des milliers de personnes ont été emprisonnées durant ces années-là – je parle du début des années  70 – de nombreuses personnes ont été tuées au cours de heurts avec la police dans la rue : existences perdues, anarchistes et militants de la gauche révolutionnaire poursuivis sans aucun fondement, sans la moindre vérité, jetés en prison, traînés d’un tribunal à l’autre sans autre motif que celui d’être des militants d’extrême-gauche, sans avoir commis aucun méfait, aucun crime de sang ; voilà quelle était la situation, quel était l’état des choses dans notre pays.
     Sans aucun doute, du fait de ces histoires récentes que nous connaissions tous fort bien, quelqu’un comme le commissaire Calabresi – pas seulement en tant que symbole, mais aussi en tant que personne physique – était considéré par nous, avec cette façon de penser et de parler méprisante, inhumaine, féroce, propre à cette époque, mais qui était aussi la nôtre, comme un ennemi nettement défini, une personne qui faisait du mal aux autres en remplissant sa fonction. Aussi, lorsqu’on parle d’une façon que je dirais suggestive de ce toast – on en a parlé pendant toutes ces dernières années –, je vous réponds franchement que je ne me suis jamais senti embarrassé et je ne suis pas en train de dire à mi-voix qu’il ne s’est pas vraiment agi d’un toast ; non, je dis simplement que ce n’était pas un toast parce que – même si nous n’avions pas tout le bon sens que nous pensions avoir à l’époque –, on a toujours quelque égard vis-à-vis de quelqu’un qui est mort, on préfère maintenir une distance. Mais il est sûr que Calabresi était, à cette époque, une personne dont beaucoup de monde n’a pas regretté la mort.
     Je ne voudrais pas ici prendre des exemples excentriques, mais bien des gens se sont sûrement dit, au cours de ces dernières années, que si Milosevitch mourait, ils boiraient un coup à cette occasion. Si Pinochet, pendant les années de sa dictature au Chili, avait reçu une juste punition, vînt-elle du ciel – une mort naturelle ! – nous aurions été nombreux à pousser un soupir de soulagement. À l’époque, l’état d’esprit de la majorité de la gauche révolutionnaire, et donc de Lotta Continua, était tel que la nouvelle de la mort de Calabresi ne pouvait sûrement pas provoquer de regrets.

 

     Ovidio Bompressi répond, au cours de l’audience du 24 novembre 1999, à des questions posées par Me Gamberini, avocat de la défense. Le choix des extraits traduits et des intertitres est de notre fait. On comprendra mieux la première partie de son intervention si l’on sait qu’il a milité activement en faveur de la Bosnie, dès le début de la guerre, et qu’il a repris cette activité dès sa sortie de prison en avril 1998.
     Quant à la déclaration portant sur le 17 mai 1972 à Massa, il nous paraît utile de reporter ici les commentaires de Carlo Ginzburg (dans la postface à l’édition française de Le Juge et l’Historien, p. 178-179) :
     « Ovidio Bompressi, qui, selon Marino, aurait matériellement exécuté le commissaire Calabresi, le 17 mai 1972 au matin, se trouvait à Massa vers 13 heures, ce même jour : plusieurs de ses amis, anciens militants de Lotta Continua, témoignèrent, dix-huit ans plus tard, qu’il était en train de rédiger un tract et de le diffuser. Dans le verdict de la cour d’appel (procès n° 6), on déclarait que ces témoins n’étaient pas crédibles pour diverses raisons. Une importance particulière – remarque la Ve chambre – était attribuée « au fait qu’à dix-huit années de distance, il est pratiquement impossible de se rappeler un fait qui n’est lié à aucun élément susceptible d’imposer le souvenir et, en l’occurrence, les témoins s’étaient rappelé des conduites au fond génériques, en se référant à un tract qui devait être distribué, mais rien qui dût faire revenir en mémoire la présence de Bompressi » ( Ve ch., p. 98).
     Cette déclaration prolixe contient une pure et simple tautologie : on se rappelle ce qu’on se rappelle. Sans aller chercher Freud ou Proust, tout le monde sait par expérience directe que des événements ou des détails apparemment sans importance, qui à première vue ne devraient pas « imposer le souvenir », s’impriment au contraire dans la mémoire. Mais ce n’est pas là ce que nous voulons souligner. Pour la Ve chambre, quand Marino se rappelle des événements qui se sont déroulés seize ans auparavant, il est crédible ; quand ce sont les amis de Bompressi qui se souviennent, ils se souviennent trop et ne sont donc pas crédibles. Mais si ces mêmes amis, ou bien le commissaire de police Costantino, déclarent ne pas se souvenir d’une circonstance hautement surprenante, tel le fait que Bompressi était censé s’être fait teindre en blond les cheveux, rien de grave pour autant : la Ve chambre, imperturbable, conclut que « le fait d’avoir une chevelure un peu plus blonde ou de modifier légèrement sa coiffure, qui pouvait avoir une certaine efficacité pour déjouer les recherches, ne déterminait certainement pas une transformation telle qu’on dût la remarquer, et encore moins s’en souvenir dix-huit ans plus tard » ( Ve ch., p. 101).
     Ces cheveux censés avoir été teints en blond, ce qui aurait encore davantage fait ressembler Bompressi au portrait-robot de l’assassin de Calabresi, auraient été remarqués par Mme Vigliardi Paravia. Comme je l’ai expliqué, l’histoire des cheveux teints en blond découle probablement d’une confusion entre le portrait-robot de l’assassin et celui de l’acheteur du parapluie pliant retrouvé dans la voiture des auteurs de l’attentat. Quoi qu’il en soit, le commentaire présumé de Mme Vigliardi, rapporté par Leonardo Marino et sa compagne Antonia Bistolfi – et qu’il eût donc fallu vérifier plus précisément –, resterait un point de vue, un commentaire : pas une preuve. C’est pourtant ainsi qu’il a été évalué par les juges de la Ve chambre. »