18 janvier 2000
Observations profanes sur les expertises Je ne suis pas apte à évaluer les questions techniques ni celles que soulèvent les expertises ; et ma connaissance des actes, inévitablement bonne – je suis, à tout le moins, un redoublant –, s’est délibérément arrêtée au seuil de ces argumentations. Pour cette raison, ma connaissance est sans doute plus aisée que celle – universelle – requise de qui doit juger. Je désire seulement exposer certaines impressions non techniques. [...]
La destruction et la perte des pièces à conviction, et les nouvelles recherches Il me semble important de souligner un point : les consultants de la partie civile se sont employés à soutenir, d’un point de vue préliminaire et méthodologique, l’impossibilité d’obtenir des résultats nouveaux ou plus exacts à partir du réexamen des données balistiques. Ils n’ont pas accepté de s’employer à tenter d’en tirer tous les résultats possibles, quitte à déclarer par la suite que cela était impossible ou, si l’issue était positive, à discuter les nouveaux résultats. Ils se sont employés à refuser cette possibilité. Je ne parviens pas, en règle générale, à apprécier cette attitude et je l’apprécie encore moins lorsque les moyens d’une recherche ultérieure sont imposés et limités par la destruction des pièces à conviction 1. Or, quelle que soit l’indulgence dont on fasse preuve pour l’expliquer, seule la défense n’a aucune responsabilité dans cette destruction. J’ai encore dans l’oreille l’indulgence désinvolte des explications à ce propos du procureur général, convaincu, pour sa part, que rien d’anormal ne s’est produit dans ce procès. Qu’il aille proposer à un tribunal anglo-saxon un procès en l’absence du corps du délit ; ou plutôt, non en l’absence, mais après la destruction pour le moins coupable de tels éléments. (Qu’il aille également proposer le « repentir » de Marino comme un unicum, un cas unique, fondé sur des raisons religieuses, dans un système juridique fondé sur les faits). Voilà quelle était la situation avant la révision. Les diverses voix de l’accusation (qui, dans ce procès, se sont multipliées de façon – puis-je le dire ? – anormale) avaient rivalisé pour soutenir que la perte des pièces à conviction n’avait aucune importance, que toute vérification balistique ultérieure était superflue, que tous les examens avaient été faits, avec le plus grand scrupule et des résultats tout à fait certains. Notre défense soutenait que ce n’était pas le cas. Cette révision a dit, par la bouche des experts de la cour, que ce n’était pas le cas. Je ne suis pas en état d’évaluer si on a vérifié qu’une nouvelle vérification était possible, comme l’estiment les experts de la défense, ou non, comme l’affirment les commis d’office (qui ont soutenu que ce « non » était assorti d’un « pas encore » : les nouvelles méthodes informatiques, ont déclaré les experts commis par la cour, ne sont pas encore capables de résoudre l’impossibilité de comparer « vides et pleins »). Mais ils ont dit, unanimement, qu’à l’époque, quand les preuves matérielles étaient disponibles, la comparaison était possible et n’a pas été faite. On ne peut donc soutenir que la destruction des pièces à conviction ait été sans importance – comme le disent les verdicts à notre encontre – et que les résultats des expertises anciennes et les éventuelles vérifications sur le matériel photographique suffisaient largement. Voilà quelle est la situation après la révision.
« Provando e riprovando » Si cela dépendait de moi, je corrigerais légèrement, par souci de sobriété, le principe inscrit dans les salles de nos tribunaux. J’écrirais que la loi devrait être égale pour tous. Si cela dépendait de moi, j’y ajouterais également la devise suivante : « Provando e riprovando », « Essayer et essayer encore ». C’est la devise qui passa de Dante à Galilée puis à l’Accademia del Cimento. Cette devise est exemplaire de la méthode scientifique expérimentale et signifie qu’« il ne faut jamais se fier à la première et unique preuve, mais qu’il faut la répéter à plusieurs reprises ». Mais elle signifie également, bien qu’en général ce sens puisse échapper, « essayer et réfuter ». Essayer encore, donc, mais tout autant repousser, réfuter, démontrer la fausseté. Dans cette seconde acception, la devise anticipe l’attitude épistémologique d’un Karl Popper, qui exige, pour le contrôle scientifique, les conditions de la vérification et, plus encore, de la falsification. L’expérience est scientifique lorsqu’elle indique les conditions à partir desquelles elle peut être reconnue comme fausse ou erronée. Un procès de révision a beaucoup à voir avec ce principe. J’ai pensé à Galilée au cours de quelques-unes des audiences de cette révision et, au cours de quelques autres, à Paolo Sarpi 2. C’était inévitable, à Venise. J’ai pensé à Galilée, qui fournissait à la Sérénissime des longues-vues, bonnes pour regarder les étoiles et plus encore les navires ennemis, et j’ai pensé aux aversions scolastiques et dogmatiques que ses découvertes suscitaient. Quand les anciens louaient la vérité des choses « de ces yeux vues et de la main touchées » ils faisaient un grand pas hors de la superstition et de la pensée magique. Quand ils accrurent la vue des yeux grâce à des systèmes de lentilles, ils firent un grand pas vers le très grand et le très petit. Aujourd’hui, un astronome reste assis dans une chambre sans fenêtre et reçoit une transmission ininterrompue de données mathématiques que les yeux formidables de machines et de satellites voient et traduisent pour lui. L’apologie de « l’œil de l’expert balistique », que l’on a entendue dans cette enceinte, ne serait-elle pas une bien ancienne résistance, même si elle revêt les oripeaux de la certitude moderniste ? On dit l’œil et on veut dire naturellement le microscope, qui, en son temps faisait l’objet de plus de soupçons et d’hostilité qu’on en a aujourd’hui envers les 4 096 niveaux de gris distingués par l’Institut central de la restauration. J’ai eu le temps d’entendre les derniers échos du récit triestin sur les innovations dans la bureaucratie des Habsbourg : on y introduisit le papier carbone et les employés copistes, disciplinés, se plièrent à cette innovation, mais après avoir écrit une page sur ce papier diabolique ils relisaient la copie de fond en comble pour s’assurer qu’elle était bien conforme à l’original. Quand on a demandé au professeur Accardo [de l’Institut central de la restauration] et à ses collaborateurs s’ils en étaient à leur première expérience balistique, on voulait probablement souligner qu’on ne pouvait leur faire confiance. Naturellement, c’était bien leur première expérience – et j’imagine qu’ils espèrent que ce sera la dernière –, de même que c’était la première pour les experts en informatique commis d’office ; c’était précisément là que résidaient l’intérêt et l’efficacité potentielle de leur tentative. De tout ce chapitre des expertises – trop embrouillé pour moi, malheureusement, et pratiquement incompréhensible –, c’est l’aspect qui m’a le plus intéressé et passionné. Pour qui aime l’art et tire de la fréquentation des expositions et des catalogues quelques notions de restauration – sur les « hachures » ou sur les gradations du non-fini chez Michel-Ange, par exemple – voir cette technique appliquée à l’examen des « microstries » d’un projectile produit une forte impression. Parenté fort ancienne du reste : entre Morelli, qui comparait les lobes des oreilles pour attribuer les tableaux, et la criminologie telle que la pratiquait un Lombroso, il y avait un lien étroit. Lorsqu’on lui a demandé quelles étaient ses références, le professeur Accardo a cité les bronzes de Riace, le Marc Aurèle et la Pietà Rondanini. Voici un beau chapitre italien et vénitien dans un procès triste et angoissant, me suis-je dit. Ces chercheurs, qui ont été limités au rôle d’auxiliaires des professionnels de la balistique, ont tenté de dire que même à partir de ces simulacres approximatifs de preuves matérielles – qui, elles, ont été détruites –, on pouvait tirer quelques conclusions, et avec quelle probabilité.
Anathème J’ai fait allusion à Sarpi. Il n’est pas bien difficile d’expliquer pourquoi j’ai également pensé à lui. Parce que – agnosco stilum 3 – j’ai entendu résonner dans la discussion des mots et des tons que je tiens pour étrangers, impropres et presque sacrilèges dans un procès, où il s’agit de prouver et de réfuter, à propos de l’existence de délits et non de péchés, en suivant les règles de la procédure et non les rites de quelque confession que ce soit. Ces tons ont résonné – et pour moi ce n’était pas une surprise – dans les harangues des avocats de la partie civile (à l’exception de celle de l’avocat de l’État) : c’était la énième fois. Mais également, et c’était moins évident, dans les conclusions du procureur général, qui estime que se déroule dans cette salle un épisode supplémentaire d’une bataille éternelle entre la lumière et les ténèbres, entre le bien et le mal. Dans les paroles du procureur Ferrari, j’ai entendu vibrer une sincérité et même une émotion, ce qui m’a encore davantage alarmé. Son intimidation finale – si vous ne confirmez pas la condamnation, vous tuerez une deuxième fois le commissaire Calabresi – pourrait être considérée comme un lieu commun, ou peu s’en faut. C’est une phrase fréquente dans de nombreuses affaires morales et judiciaires en Italie, de tout bord. Mais ce serait faire tort au procureur de la comprendre ainsi. Il faut la lire à la lettre, tout comme le procureur a prétendu lire à la lettre, avec des incompréhensions rédhibitoires, la langue de la politique extrémiste d’il y a trente ans (en confondant, pour donner un exemple, le service d’ordre et l’organisation clandestine et en soutenant que nous avons nié l’existence d’un service d’ordre de Lotta Continua, baliverne qui ne mérite aucun commentaire). À la lettre, cette pensée finale veut dire qu’une cour qui nous acquitterait serait moralement coupable d’homicide. Ce n’est pas rien, pour la laïcité et la sérénité d’un jugement. À l’époque, pour le frère vénitien Paolo Sarpi, il s’agissait de la curie romaine, aujourd’hui, il s’agit de je ne sais quel rite ubiquiste. En 1998, maîtres Ligotti et Ascari conclurent en ces termes leur opposition à la révision du procès : « Tout laisse supposer que Sofri, dès le premier instant, n’a eu confiance que dans la juridiction alternative, en omettant de contester le verdict de premier degré [...] juridiction alternative qui a condamné Calabresi et qui maintenant prétend que l’on acquitte ses assassins. Nous sommes, encore une fois, face au Mal, au sens biblique, conséquence inévitable de l’alliance de la violence et de la ruse. » Je contribue à mon tour à diffuser ces concepts, exprimés par des avocats qui, à Catanzaro, avaient demandé l’acquittement de Giannettini et la condamnation de Valpreda 4. Agnosco stilum. [...]
Si je suis hypocrite et lâche Le procureur général, pour motiver ultérieurement ses insultes et suivant ainsi les traces d’un de ses collègues milanais (celui qui qualifia les intellectuels « d’utiles idiots ») 5, m’attribue lâcheté et hypocrisie parce que j’ai défini le jargon révolutionnaire d’il y a trente ans comme « une litanie » ou « un gargarisme ». Il a eu tort. J’ai en horreur l’hypocrisie et la duplicité, et je suis enclin à la franchise, au point d’être parfois considéré comme provocateur ou arrogant. Il n’est pas correct, dans cette même salle, de citer les paroles on ne peut plus franches que j’ai prononcées au cours d’un débat passionné de 1985 (ou celles que j’ai prononcées dans les salles de ce procès) en n’hésitant pas à les présenter comme une sorte de confession, et, en même temps, de m’insulter en me traitant d’hypocrite et de lâche – lâche, par-dessus le marché ! Nous avons cru, et moi le premier, avec sincérité et dévouement, à nos propres paroles, et nous leur avons beaucoup sacrifié, comme certains croyants à leurs écritures sacrées ; mais nous nous sommes aussi laissés aller, comme il en va dans toute communauté dogmatique et fermée, au jargon, à la répétition et, précisément, aux litanies. [...] Non seulement gargarismes jargonnants et foi sincère ne s’excluent pas, mais les uns et l’autre peuvent cohabiter longuement, avant qu’ils ne trouvent la force (en admettant qu’ils la trouvent) pour se séparer. Je n’ai pas attendu d’être inculpé pour déplorer la transformation de nos convictions en litanies. Dans un texte écrit en 1979 (Notre passé et la violence), on peut lire : « La distinction entre violence d’avant-garde et violence de masse est un bon argument, mais seulement pour éviter le pire, certainement pas pour résoudre le problème. En certaines circonstances, cela devient une pure et simple litanie, en d’autres, ça sert à garder les pieds sur terre. » Je reviens sur l’accusation de « lâcheté ». Celui qui l’avance doit être bien sûr de lui. Pour ma part, je n’en serai jamais suffisamment sûr. Dans toutes mes vies successives – de jeune homme, de volontaire de la révolution, de campagnard solitaire, d’homme mûr visant à être seul tout en étant solidaire des autres, d’accusé, inculpé et condamné, de prisonnier, et toutes les autres –, je me suis interrogé, avec plus ou moins d’anxiété, plus ou moins de sérénité, sur mon courage. Ou plus exactement : sur ma capacité à ne pas trop me détacher de ce que j’estimais juste et nécessaire, par peur, commodité ou habitude. J’ai souvent eu des doutes et, à chaque fois, je me suis mis à l’épreuve, sans avoir aucun goût pour les défis gratuits, ou pour le hasard comme fin en soi. Chaque fois que cela me semblait juste. Je me suis souvent trouvé dans des situations difficiles, voire extrêmes. Je ne pense pas mériter une accusation de lâcheté. Dans le futur, nul ne le sait. Les épreuves les plus difficiles sont toujours à venir. Je ne le dis pas simplement pour repousser des insultes qui ne devraient pas être prononcées, et moins encore qu’ailleurs, dans un tribunal ; je le dis parce que cela concerne l’issue de ce procès. Les divers accusateurs, proclamant qu’il n’aurait pas fallu faire cette révision, ont soutenu qu’elle n’a été au fond qu’une concession faite à je ne sais trop quoi : à ma notoriété, à mon réseau d’amitié, à mon lobby. À l’entêtement d’un enseignant, a dit le procureur général. Il a vraiment dit : un enseignant. Or, pour ma part, et avec pour cela de fortes raisons effectives et longuement mûries, je suis persuadé du contraire, à savoir que l’excentricité – si l’on peut dire – de ma position personnelle m’a valu jusqu’à présent un acharnement que l’on n’aurait pas réservé à des protagonistes moins gênants. Ceci est démontré par ce qui nous est arrivé à moi et à mes coïnculpés. Ceci est démontré, à l’inverse, par l’issue d’autres procès fondés sur la parole de Marino, comme ceux qui se sont tenus à Turin et à Aoste pour les vols à main armée d’après la période politique avoués par Marino : aucun des inculpés n’y fut condamné. S’il y a eu deux poids, je me suis quant à moi trouvé sur le mauvais plateau de la balance. Par ailleurs, s’il était vrai qu’il y a quelque chose d’extraordinaire dans l’obtention de ce jugement de révision, cela signifierait tristement – puisque j’ai été condamné alors que je suis innocent – qu’une quantité d’innocents anonymes et sans défense sont enfermés en prison sans remède.
Le procureur général n’a pas trouvé d’anomalies Le procureur général a exprimé la surprise qu’il avait éprouvée en ne trouvant aucune « anomalie » dans l’histoire de ce procès. J’en ai moi-même été surpris. J’essaye de faire la liste de quelques anomalies, par ailleurs bien connues. 1. Les rapports qui furent tus entre Marino et les carabiniers 6 ; 2. La perte des pièces à conviction, même après notre arrestation 7 ; 3. Le fait d’avoir assigné le procès à un juge (le président Minale) qui avait déjà été désigné comme adjoint du procureur. (Je précise que je n’ai pas de position sur le thème de la séparation des fonctions et des carrières, car le risque que la séparation du ministère public d’avec le corps des juges puisse aggraver le problème que l’on veut résoudre me paraît sérieux. Mais il doit y avoir une juste mesure des choses. Un juge qui, dans un procès aussi brûlant, doit juger en son for intérieur l’action de ses collègues n’est pas dans les conditions d’extériorité souhaitables ni dans celles de la nécessaire « apparence d’indépendance ») ; 4. Le déplacement injustifié et tardif du recours de la Première à la Sixième Section de la Cour de cassation, qui fut ensuite réglé par l’assignation aux Sections Unies ; 5. La rédaction du « verdict suicide », qui a tendu à faire annuler le verdict d’acquittement du second appel (le 9 mai 1997, la Cour constitutionnelle a été saisie par le Conseil supérieur de la Magistrature à propos d’une autre affaire et elle doit se prononcer sur la constitutionnalité de la norme permettant au membre du collège en désaccord avec une décision d’en rédiger les motivations) ; 6. Les partis pris et les pressions exercées par le président de la troisième section d’appel, dénoncés par moi-même en diverses circonstances et objet d’une enquête de la part du ministère public de Brescia, enquête qui s’est terminée par une demande de classement, en contradiction avec les résultats mêmes de l’enquête et avec les conclusions « déontologiques » du ministère public 8 ; 7. Les liens établis avec l’enquête se déroulant à Trapani sur l’assassinat de Mauro Rostagno et la citation officielle aux actes de notre procès d’informations fausses et calomnieuses attribuées par un officier des carabiniers au juge instructeur milanais, auquel était confiée l’instruction à notre encontre (menée, on s’en souvient, avec l’ancien code de procédure, de même que tous les degrés du procès, au préjudice de la parité des parties et de la possibilité de « se défendre en prouvant ») 9 ; 8. Tout cela à une distance du délit qui va de seize ans (en 1988) à presque vingt-neuf aujourd’hui. 9. J’ajouterai une constatation tout à fait privée. Je n’ai jamais eu avec Marino la rencontre dont on m’accuse ; c’est la vérité, point final. Si l’on admet qu’il en fut ainsi, voici quelle en est la conséquence : si, non-coupable et calomnié, je me déclare coupable, je ne vais pas en prison ; si je ne le fais pas, je crève en prison. Hypothèse B (que je formule uniquement par souci d’exhaustivité et en grinçant des dents) : admettons que je sois coupable. Je me déclare coupable et je ne vais pas en prison. Je nie, et je crève en prison. Preuve par l’absurde. Marino est innocent et c’est un calomniateur : il ne fait pas un jour de prison. Marino est coupable et c’est un délateur : il ne fait pas un jour de prison. Anomalies : aucune.
Crédibilité abstraite et mensonges concrets J’ai cru que je devais être jugé sur les circonstances factuelles et leurs preuves. Toutes les circonstances factuelles de l’accusation contre moi non seulement n’ont pas été prouvées, mais elles ont été contredites par Marino lui-même ou démenties par des témoins ou des documents. Aucune manipulation, aucun jeu verbal (et, de surcroît, à ce point grossiers) ne peut entacher ce résultat, pour quiconque lit les choses sans parti pris. Donc : s’il a été possible de me condamner c’est parce que le parti pris l’a emporté. Et pour l’emporter, il a fallu que l’on refuse de juger selon les circonstances factuelles concrètes et particulières et les preuves, et que l’on juge selon un critère indépendant de ces dernières, et en contradiction avec elles. C’est le fameux critère de la crédibilité de Marino et son annexe, la logique présumée de la question « Pourquoi donc aurait-il menti ?» À propos de cette question, je répéterai, au passage, à quel point elle est inintelligente en ce qui concerne les choses humaines et indue en ce qui concerne les choses judiciaires ; dans les deux cas, il suffit de lui substituer la question jumelle « Pourquoi donc n’aurait-il pas menti ?» et, plus encore, la question qu’elle sert à cacher et à remplacer : « A-t-il ou non menti ? » Si l’on fait jouer une présumée crédibilité générale de Marino contre les démentis particuliers et concrets qui ont été apportés – ce qui devrait être impensable – il faut en expliciter les raisons. Parmi lesquelles les mensonges de Marino – je ne parle pas des erreurs ou des inexactitudes, mais des mensonges prouvés, délibérés et soutenus à outrance – doivent avoir leur poids. Je ne sais pas ce que signifient des formules comme « la capacité de mentir », ou « l’aptitude au mensonge » et d’autres semblables, et peut-être n’est-ce pas tellement important. Hormis des cas cliniquement définis, la capacité de dire des mensonges appartient à tout être humain et la définition de « menteur », à l’exception donc d’une pathologie particulière, ne caractérise pas une fois pour toutes une personne mais la définit au moment où elle a recours au mensonge. Il ne s’agit pas de décider si Marino est une fois pour toutes un menteur ou, au contraire, un bon élève des pères salésiens. Une série de mensonges, élaborés de façon délibérée, ajustés aux nécessités du moment, répétés avec opiniâtreté, doivent avoir une influence sur la prétendue crédibilité générale de l’accusateur dans l’affaire où nous sommes impliqués.
Mon idée sur l’itinéraire des « aveux » de Marino Presque douze ans après les « aveux » de Marino, mon idée sur l’itinéraire qui y a conduit n’a pas beaucoup changé ; elle n’a fait que se renforcer. Je l’ai déjà exprimée dans mon mémoire [de 1990] à propos de la « longue confession ». Comme le savent ceux qui ont suivi sans parti pris ma ligne de défense de toujours, cette idée ne fait pas appel au Complot : au contraire. Elle reconnaît, à l’opposé, un processus cumulatif, où l’imagination maladive et la mythomanie se mêlent au fil du temps au ressentiment et à la frustration, la volonté de vengeance au désespoir matériel, jusqu’à ce que le contrôle de l’histoire, de sa version et de ses conséquences, par un effet boule de neige, n’échappe aux mains du couple Marino-Antonia 10, et ne passe dans celles des autorités politiques, carabiniers, enquêteurs. Ces derniers font à leur tour, chacun de leur point de vue, ce qui leur paraît correspondre à leurs propres hypothèses et souvent à de vieilles convictions, mais aussi à des sentiments et des désirs plus ou moins conscients. Ils ne reçoivent pas une révélation, mais l’occasion de confirmer un récit attendu, désiré, fomenté. C’est ce qui explique la non-observation, voire la transgression, des règles qui devraient dicter leurs actes. Qui l’explique, mais qui ne la justifie d’aucune manière. Je ne crois pas au Complot et j’en méprise la théorie : par principe, je préfère ne pas voir un complot qui existe plutôt que de voir un complot qui n’existe pas. Je préfère regarder la vie en face. Mais l’enchaînement de petites et grandes violations qui, un pas après l’autre, d’inertie en précipitation, conduit à l’injustice, ne me semble pas moins grave que le Grand Complot imaginé par des persécuteurs maniaques. La scène initiale se situe dans la maison où Antonia Bistolfi croit (croit ? se demande ? veut croire ?) que Laura Vigliardi 11 vient de lui communiquer une nouvelle aussi certaine que terrible : c’est Ovidio Bompressi qui a tué Calabresi. Peut-être ce dialogue excité n’a-t-il jamais eu lieu. Peut-être une ressemblance entre Bompressi et le portrait-robot du journal a-t-elle vraiment frappé les deux femmes, et peut-être l’une d’elles transforme-t-elle en nouvelle sûre ce qui était une impression émue et inquiète. Une nouvelle sûre conservée dans le for intérieur et couvée pendant longtemps. Antonia aime être la dépositaire des secrets des autres : tout au moins de leurs destins, dont les astres et les cartes lui donnent la clé. À certains moments, les secrets – les activités illégales de Marino, les gens auxquels elle l’a su lié – deviendront la raison ou le prétexte pour rechercher ou réclamer soutien ou considération. (Ou... ou... : je parle de choses imaginaires, de fils tendus par moi entre quelques-uns des poteaux d’un jeu du télégraphe). Longtemps après, le désespoir matériel, l’avilissement moral, l’intolérance réciproque, seront devenus beaucoup plus forts. Chaque nouvel espoir, chaque nouvelle ambition, aussi – les rencontres, l’adhésion au PCI, l’intimité avec les Deichmann 12 – se dégonfle rapidement et glisse dans la médiocrité de la petite indemnité, de la petite extorsion. L’illégalité dangereuse 13 dans laquelle Marino s’est engagé sans plus aucune justification politique et, pire encore, avec la perspective (sans doute très proche par instant) d’être pris et disqualifié, et d’autre part l’incitation à être à la hauteur, à entretenir sa famille, vont les tarauder. Il y aura des alertes, des menaces, des périls, et de la part de qui ? Dans cette situation sans issue, qu’est-ce que le couple peut offrir, qu’a-t-il à vendre – pour de l’argent, pour du prestige, pour de l’aide ? Antonia Bistolfi va dire à Zolezzi 14 (en admettant qu’elle le lui ait dit) qu’elle sait qui a tué Calabresi, peut-être (peut-être, car Zolezzi nie à la fois Calabresi et Bompressi) lui donne-t-elle le nom de Bompressi. Marino va voir Bertone 15, parle d’un passé illégal illustre, de l’assassinat de Calabresi, lui donne également mon nom. Bertone est un homme avisé. Il fait partie de cette vieille garde – celle des Pecchioli 16, des Maris, mais aussi de « jeunes » comme Violante – qui croit en la primauté de l’État et qui l’a doublé de son propre contre-appareil, pour y suppléer, spécialement à l’époque du terrorisme ; cette vieille garde qui justement fut la plus hostile aux jeunes extrémistes de 68 et d’après, et la plus combattue par ces derniers. Peut-on croire que Bertone, après avoir congédié Marino avec quelques bons conseils, garde pour lui des révélations aussi énormes ? Ou qu’il se contente de consulter un avocat – son ami Pelagotti – qui le dissuade de s’adresser à la police, afin de ne pas être mêlé à un bluff ou à une calomnie ? Bertone est un ancien sénateur, un maire, un homme public : s’exposera-t-il au risque opposé, celui de taire une semblable notitia criminis ? N’aura-t-il aucun ami dans la police, chez les carabiniers, auquel dire discrètement : mais il y a un tel qui est venu me raconter ceci et cela – il faudrait peut-être y jeter un coup d’œil ? Qui plus est, Marino vient le voir comme militant du PCI, comme l’ancien secrétaire d’une section du PCI : peut-on exposer le Parti (le Parti, pour Bertone, était celui d’autrefois, avec un P majuscule) à un tel danger ? Et même lorsqu’on flaire la provocation, le piège, ou simplement la vantardise, comment imaginer qu’on n’aille pas contrôler ? Il est possible, d’ailleurs, que Bertone ne parle avec aucun policier, ni aucun carabinier, ni aucun magistrat. Mais il n’est pas possible – pas pour moi, je n’y croirai jamais – qu’il ne parle pas avec les hommes de son Parti, avec ceux qui ont de l’autorité, avec les spécialistes de la sécurité. Il est improbable, je pense, qu’il ne parle pas, par exemple, avec Pecchioli. Il n’est donc pas nécessaire d’imaginer un Marino pris au piège d’une combine ratée, d’un vol à main armée ou de je ne sais quelle autre affaire louche. D’ailleurs, si j’ai bien compris, les vols à main armée, c’est Marino qui les proposait, personne ne l’incitait ou ne le forçait à les faire. Il suffit d’imaginer – comment faire autrement – que les hommes du PCI, par ailleurs convaincus de faire leur devoir, imprégnés comme ils le sont de cette double fidélité à l’État (à l’État italien, et à l’État suppléant du Parti), avertissent qui de droit qu’il y a quelqu’un, à Sarzana, qui raconte qu’il sait des choses sur le meurtre de Calabresi, et qu’il fut ourdi par Lotta Continua, et même organisé par Sofri en personne, auquel il fut très lié, il a un fils qui s’appelle Adriano (ce qu’il dit, en effet, à Bertone), et qui assure y avoir lui-même participé. À qui de droit : le général Bonaventura 17, colonel en 1988, était un jeune lieutenant quand il signait les premiers actes de l’enquête sur l’assassinat de Calabresi. Et Bompressi ? Bompressi était tout désigné, depuis toujours, depuis cette conversation hachée, faite de regards en biais et de signes, dans une autre pièce de la maison de Laura Vigliardi et d’Antonia Bistolfi. Antonia ou Marino, ou les deux ensemble, avaient-ils décidé à l’avance d’en arriver aux nuits dans la caserne, aux aveux, à l’arrestation, aux procès ? Qui sait. Je ne le crois pas. Je crois qu’ils ont été dépassés par les événements. Ils voulaient, tour à tour, du crédit – psychologique, matériel –, ils voulaient compenser leur humiliation, ils voulaient se remettre en selle d’une façon ou d’une autre, ils voulaient le faire payer aux autres, et l’un à l’autre. Sans doute est-ce ainsi que les choses se sont passées. À partir d’un certain moment, il n’était plus possible de dire et de ne pas dire, de dire jusqu’à un certain point et puis de faire machine arrière, ébaucher, faire allusion, éluder : il fallait aller jusqu’au bout du fil, et à présent le fil était tiré par la partie opposée. Le début du chapitre écrit par les carabiniers est un feu d’artifice et l’amorce d’une descente en chute libre : l’exécutif de Lotta Continua, le vote de l’assassinat [par ses membres], la mise en cause de la fine fleur de Lotta Continua, le sombre portrait d’une bande d’assassins, experts en menace et chantage, ayant poursuivi chacun à son propre compte leurs lâches pratiques terroristes. Marino est à la merci totale – corps, âme et langage – de cette euphorie. La retraite est d’autant plus brusque et précipitée : trop c’est trop. Dès lors, le but de l’instruction devient de circonscrire, étayer, ajuster, en multipliant les détails, les inventions, les corrections rétroactives. Sur un noyau d’épisodes vrais, essentiellement quelques hold-up – extrêmement limités quant à la période, aux participants et à l’intention, et vite arrêtés et corrigés –, on construit une définition globale : bande armée, coresponsabilité collective politique et matérielle, ayant pour finalité un homicide, cet homicide ayant lui-même pour finalité le déchaînement d’un conflit révolutionnaire armé. L’instruction et le premier procès ne furent rien d’autre que cela : une condamnation pour homicide, conduite, en l’absence de tout autre point d’appui, au moyen de l’enquête sur quelques hold-up, qui plus est prescrits. On jugeait, dans l’abstrait, les accusés prescrits d’une poignée de hold-up vieux d’une vingtaine d’années, pour arriver – je le dis sans modestie, et sans joie – à nous condamner mes amis et moi (qui n’étais même pas accusé de vol) pour homicide ; et avec moi, par définition, Lotta Continua tout entière et son histoire. C’est ainsi que les choses ont pu se dérouler. C’est ainsi qu’elles se sont déroulées, à mon avis : mais je sais qu’il s’agit d’un tableau fragmentaire et partiel. Il existe des bouts de fresque, je remplis les espaces vides avec une imagination raisonnable (j’allais dire : avec la logique) et je les signale, comme ferait n’importe quel restaurateur qui ne soit pas un filou ; je les signale avec des hachures grisées, comme l’enseignerait le professeur Accardo, qui a appris à regarder aussi les microstries sur les projectiles. Le fait est que la version – ou les versions – contraire, celle que les sentences adverses ont consacrée, et qui prétend offrir le tableau intact et tout entier (que dis-je, un chef-d’œuvre, un unicum !), se garde bien de signaler ses restaurations chirurgicales : elle privilégie le remaniement jusqu’à la falsification. En ce sens, la perte (la destruction, la dispersion) des pièces à conviction n’est pas pour elle un grave épisode, mais une habitude, voire un principe inspirateur. Si ma reconstitution était appropriée – et il me paraît clair qu’elle se fonde sur un refus drastique et dédaigneux de la théorie du complot– il se révélerait inacceptable non que, par exemple, des hommes politiques influents et responsables se soient dépêchés d’informer et de faire contrôler les récits de Marino (ou d’Antonia Bistolfi), mais qu’ils ne l’aient pas dit franchement par la suite. Ils diraient sans doute – comme Marino l’a dit, sans avoir aucunement le droit de le faire, et non sans anachronisme – qu’ils se sont tus pour ne pas être mêlés à des polémiques politiques manipulatrices, et pour ne pas y impliquer les leurs. Ce serait une très mauvaise réponse : car on ne ment pas pour fuir des spéculations, surtout si elles ne sont pas fondées ; et parce que moi-même, lorsqu’une telle éventualité a émergé à propos de notre procès, j’ai dénoncé explicitement ce qu’elle avait de manipulatoire et précisé que je ne me prêterais jamais à aucune utilisation partisane. À plus forte raison, j’imputerais aux carabiniers – si, comme je le crois fermement, ce sont eux qui sont allés trouver Marino, et non le contraire – le fait de ne pas l’avoir dit et même d’avoir soutenu le contraire (avec combien de contradictions et de démentis), et, quoi qu’il en soit, d’avoir tenu secrète pendant un an et demi la longue incubation des « aveux » de Marino au magistrat pour ne l’admettre qu’une fois contraints par la révélation imprévue de don Regolo Vincenzi 18. Le résultat terrifiant de tout cela fut l’invention béatifique de la « spontanéité » de Marino, poussée, par le jusqu’au-boutisme zélé qui accompagne l’artifice, jusqu’à ce fameux unicum. Invention qui vient tout juste d’être réaffirmée et qui produit désormais un son embarrassant dans ce procès en révision.
Les déclarations de Maris lors du deuxième renvoi en appel La discussion sur le parcours qui a conduit les carabiniers de Bertone – ou quiconque à sa place – jusqu’à Marino s’est enflammée et éteinte une ou deux fois au cours de ces procès dans des termes aussi équivoques que violents : lors des débats du premier procès, et j’ai rappelé l’âpre polémique entre Maris et Gentili 19 lors de l’audience, et entre Maris et moi après l’audience (en janvier 1990, lorsque furent entendus Bertone et don Vincenzi). Lors du deuxième procès en appel, Maris se risqua à parler de discussions entre lui et Bertone qu’en réalité il avait jusqu’alors niées avec indignation. Il importe peu à présent de revenir sur cette polémique, sur laquelle il existe de nombreux documents [...] Ce qu’il m’importe de dire ici, c’est que l’hypothèse dont je suis convaincu, sur le parcours qui mène des interlocuteurs « politiques » de Marino aux carabiniers, et sur les sentiments et les préoccupations qui l’ont accompagné, est de fait corroborée par les déclarations mêmes – plutôt tardives – de Maris. Par exemple : « Je priai Marino de dire aussi qu’il s’était confié au curé de Bocca di Magra, mais de ne pas dire qu’il s’était confié à Bertone. Je n’aimais pas ça. Je n’aimais pas ça, même si Bertone avait informé d’autres personnes, je préférais le laisser en dehors de cette affaire. Puis le nom de Bertone est sorti, mais ce n’est pas nous qui l’avons prononcé. » En outre, aussi bien lorsqu’il niait ce fait que lorsqu’il le raconta, des années plus tard, Maris n’a pas manqué d’exprimer son indignation envers la « contre-information de Lotta Continua 20 » qui n’aurait jamais cessé. Les informations sur la base desquelles j’avais prononcé le nom de Bertone au procès et souhaité son témoignage avaient comme source, on le sait, Bertone en personne et son fils, et quelques paisibles journaux locaux. À l’époque de la controverse avec Maris, en janvier 1990, D’Alema 21 – alors directeur de L’Unità – me remercia d’avoir refusé toute manipulation politique, mais tint aussi à réaffirmer sa conviction quant à l’intégrité personnelle de Flavio Bertone. Mais cette dernière n’était pas en cause. Ce qui, pour moi, était en cause, c’était une réticence particulière sur ses rapports avec Marino et sur ce qui s’ensuivit, sans aucun doute justifiée aux yeux de Bertone par des raisons supérieures, mais qui se traduisit dans les faits par la consécration de la version selon laquelle Marino s’était rendu spontanément chez les carabiniers. (D’où les vingt jours d’incubation, inexplicables et tenus secrets, etc.) Ceci est évidemment mon opinion réfléchie : je peux me tromper. [...]
Marino à la télé L’enregistrement d’un reportage du journal télévisé de la deuxième chaîne de la RAI datant de mars 1998, a été présenté à la Cour et visionné. Pour en reconstituer les circonstances et la signification, je recopie ici le texte de deux articles écrits en prison dans le cadre de ma rubrique quotidienne dans Il Foglio :
21 mars 1998 Cher Marino, nous sommes vendredi matin, et je te dis ce que je ferais si je le pouvais. Je prendrais l’enregistrement du programme de David Sassoli, La nostra storia, transmis hier soir par RAI2. Je réécouterais les paroles du début de ton interview, que je ne peux citer ici que de mémoire : « Quand tu vois une personne tomber par terre avec la tête écrabouillée, avec le cerveau qui sort, et moi je l’ai vu, alors tu te poses des questions auxquelles tu ne sais pas donner de réponses ». Fortes paroles : elles seraient fortes pour un accident de la route, à plus forte raison le sont-elles pour un homicide. Voilà donc la clé de ton repentir sincère. J’irais relire les pages 111 et 112 de ton interrogatoire lors du premier procès. Le président te demande si tu as vu avec quel pistolet tirait Bompressi. Tu dis : « Je l’ai vu, effectivement, au moment où il tirait. » Le président : « Au moment où il tirait, je ne sais pas si vous pouviez le voir, et cela aussi vous ne l’avez jamais dit. » Tu bafouilles, et le président continue : « On le distinguait ? » Toi : « Eh, on distingue un 38 Special d’un Beretta. Pour quelqu’un qui... » Le Président : « Oui, on distingue, mais ils étaient entre deux voitures. » Et ici se termine ce qui concerne ton interrogatoire. Le rapport de la préfecture de police relatait la découverte d’« un homme sans connaissance, recroquevillé, avec le visage ensanglanté ; les pointes des pieds et les genoux étaient appuyés sur le sol [...]. Le corps était situé entre une Fiat 500 et une Opel Kadett ». Donc, selon ton récit, tu fais marche arrière pour te préparer à faire entrer le tireur dans ton auto, en bloquant le trafic derrière, et en surveillant les mouvements de Bompressi ; ce dernier, du côté opposé de la rue, de dos par rapport à toi, tire sur Calabresi dans l’espace entre les deux voitures garées. Il est vrai qu’à la page 19 du même livre (contenant le verdict) que tu tenais en main durant ton interview, et que j’ai ici dans ma cellule, on dit qu’à l’hôpital on découvrit une blessure « avec écoulement de matière cérébrale ». Dans l’interview que t’a faite Bruno Vespa pour son livre La sfida (« Le défi »), on lit ces mots qui te sont attribués entre guillemets : « Je vis le commissaire qui sortait, Bompressi s’approcha de lui tandis qu’il enfilait les clés dans la portière, il lui tira dans la nuque, Calabresi tomba. Je ne me souviens même pas si j’ai vu le sang » (page 453). Donc, Marino, tu as dit, dix ans après tes aveux, une autre phrase forte, totalement fausse, et tu en as fait l’explication de ton repentir. Devant des millions de téléspectateurs. Il ne doit pas être difficile de contrôler si c’est moi, ici, qui ai mal entendu, ou si c’est toi qui as menti. Il suffit d’un magnétoscope, et de la consultation de quelques textes accessibles. À la prochaine.
Vendredi 10 avril 1998 Je voudrais revenir sur l’exubérance avec laquelle, après le rejet de la révision de notre procès, Marino s’est fait connaître du grand public. Au bout de dix ans, il a répondu finalement à la télévision (RAI2) à la question : Pourquoi vous êtes-vous repenti ? « Quand tu vois une personne tomber par terre avec la tête écrabouillée, avec le cerveau qui sort, et moi je l’ai vu, alors tu te poses des questions auxquelles tu ne sais pas donner de réponses. » Voici donc l’exacte, et impressionnante origine du repentir. Dommage que le même Marino, dans toutes les variations de ses « aveux », ait toujours explicitement exclu avoir vu quelque chose de ce genre. Simplement, il a menti au grand public, avec la même impudence avec laquelle il mentait aux enquêteurs ou au tribunal. La société des médias est curieuse : quelqu’un s’en va mentir à la télévision en démentant ses dires au tribunal, et personne ne lui demande de comptes. Et pourtant il ne s’agissait pas là de questions d’opinion : le mensonge est prouvé « papiers en mains ». Pour compléter le travail, interviewé par L’Espresso, Marino enfile, pour protester contre Dario Fo, une nouvelle série de mensonges dont le clou concerne la présence de Pietrostefani lors d’une rencontre à Pise, qui m’a valu d’être déclaré le mandant de l’homicide. Marino avait dit : « Je fus abordé par Pietrostefani et par Sofri » ; « Je me souviens parfaitement de la présence de Pietrostefani », et il avait continué de la sorte pendant deux mois et une dizaine de procès verbaux jusqu’au moment où, Pietrostefani ayant prouvé son absence de Pise ce jour-là, Marino commença à se rappeler moins parfaitement et finit par déclarer au tribunal : « Je ne m’en souviens pas. » Tout cela est démontré par des documents, tout a été discuté pendant dix ans, et voilà que le Marino de L’Espresso sort la dernière : « On m’accuse d’avoir rapporté dans un premier temps que lorsque j’avais parlé à Sofri à Pise, Pietrostefani était également présent. La vérité est que, lors du premier récit, j’avais rapporté que c’étaient Pietrostefani et Sofri qui m’avaient demandé de participer à l’action contre Calabresi ; sans indiquer que l’un m’avait parlé à Turin et l’autre à Pise. » Depuis une dizaine d’années, je suggère en vain de remplacer la question piquante : « Pourquoi Marino mentirait-il ? » par une autre plus prosaïque : « Ment-il ? ». Or, quand le président Giorgio, avant de verser la cassette aux actes, a décidé de demander à Marino s’il en reconnaissait l’authenticité, il a obtenu une réponse extravagante sur les extrapolations caractéristiques des interviews télévisées. L’extrait visionné était exactement le reportage transmis par le journal télévisé après la parution de mon premier article : il reprenait la phrase dite et ajoutait une suite qui la rendait encore plus catégorique. En effet, l’interviewer demandait : « Et vous, vous l’avez vu ? », et Marino répondait : « Et moi, je l’ai vu ». Rien à voir avec une extrapolation, à l’évidence. Donc, Marino a menti sur un tel détail, trompant ainsi la confiance du vaste public de la RAI ; il a trompé comme il le pouvait en répondant à la Cour ; mais ce n’est pas tout. Après l’audience, il a confirmé aux journalistes présents dans la salle que oui, il avait bien vu... et le jour suivant, certains n’ont pas perdu l’occasion de titrer étourdiment : « Marino : comment j’ai vu mourir Calabresi. » Il serait difficile, dans le genre macabre, de faire étalage d’un mensonge plus flagrant.
Notes :
1. Les vêtements de Calabresi, les projectiles et la voiture qui avait servi à l’attentat ont disparu dans des circonstances que les verdicts qualifient pudiquement de « dysfonctionnements administratifs ». Les attendus du verdict fournissent les justifications bureaucratiques de cette incroyable histoire : « Des vérifications diligentées par la Cour, il résulte que la voiture a été rayée d’office du PRA [Pubblico Registro Automobilistico : registre des cartes grises] pour non-paiement de la vignette automobile durant les cinq années de 1978 à 1983 et démolie en date du 31/12/1988 ; le projectile a été éliminé [plus exactement mis aux enchères par manque d’espace (sic !)] avec d’autres pièces par Disposition du président du Tribunal de Milan en date du 15/2/89 [...]. En ce qui concerne les vêtements du dottor Calabresi, on a pu seulement établir que ceux-ci furent remis au préfet de police de Milan de l’époque ainsi que ses documents personnels [...]» (verdict, p. 439).
2. Paolo Sarpi (1552-1623), frère de l’ordre des Servites, auteur d’une Histoire du Concile de Trente (1619). Il fut, par ses écrits, un des protagonistes principaux de la polémique enflammée qui opposa la république de Venise à la curie romaine et au pape Paul V.
3. Agnosco stilum : « je reconnais le style », mais aussi « je reconnais le stylet », de la curie romaine. Il s’agit d’une réplique de Paolo Sarpi qui venait d’être poignardé par des hommes de main de la curie romaine, qui le considérait comme un ennemi et un « protestant déguisé ».
4. Ligotti et Ascari sont les avocats de la famille Calabresi. C’est à Catanzaro que se déroulèrent trois des sept procès de l’attentat de Piazza Fontana (voir la chronologie). Le huitième se déroule depuis février de cette année à Milan, après une nouvelle instruction. Guido Giannettini était un agent des services secrets italiens (SID), qui « travaillait » avec les groupes d’extrême-droite ; Pietro Valpreda était un anarchiste, arrêté quelques jours après l’attentat de Piazza Fontana (voir la chronologie). Sur l’attentat de Piazza Fontana, voir Fabrizio Calvi et Frédéric Laurent, Piazza Fontana, Milan, Mondadori, 1997 ; Maurizio Danese, Gianfranco Bettin, La Strage. Piazza Fontana. Verità e memoria, Milan, Feltrinelli, 1999 ; Giorgio Boatti, Piazza Fontana. 12 décembre 1969 : il giorno dell’innocenza perduta, Turin, Einaudi, 1998. Sur la stratégie de la tension, voir Franco Ferraresi, Minacce alla democrazia. La destra radicale e la strategia della tensione in Italia nel dopoguerra, Milan, Feltrinelli, 1995.
5. Le Procureur Dello Russo avait déclaré que les intellectuels comme Moravia, Sciascia et d’autres qui s’étaient prononcés en faveur des trois inculpés étaient « d’utiles idiots ».
6. Marino et les carabiniers : lors du premier procès, le témoignage imprévu du curé de Bocca di Magra, don Regolo Vincenzi (voir note 17) avait amené les carabiniers à admettre que l’affaire était fondée, dans une très large mesure, sur les aveux d’un repenti qui, dans un laps de temps de dix-sept jours au moins, avait eu avec les carabiniers des entretiens nocturnes informels (et par conséquent n’ayant donné lieu à aucun procès-verbal) : lors de l’audition du 20 février 1990, l’adjudant des carabiniers Emilio Rossi déclara que Marino s’était présenté pour la première fois au poste des carabiniers d’Ameglia le 2 juillet 1988 ; et non le 19, comme il l’avait dit durant l’instruction. D’autres éléments – sur lesquels on consultera Le Juge et l’Historien, VII-XIII – indiquent que les contacts entre les carabiniers et Marino duraient depuis bien plus longtemps encore.
7. Voir note 1.
8. Il s’agit de pressions exercées sur les membres du jury qui ne sont pas des juges professionnels par le président de la troisième section d’appel, Giangiacomo Della Torre, qui avait insisté pour obtenir une condamnation. Malgré les témoignages de plusieurs « jurés populaires », les plaintes déposées par le collège des défenseurs devant le parquet de Brescia ont été classées.
9. Les carabiniers ont cherché à attribuer le meurtre de Mauro Rostagno, ancien militant de Lotta Continua, à la prétendue organisation clandestine armée de Lotta Continua. Ils ont, pour ce faire, cité comme éléments allant en ce sens des déclarations attribuées au juge instructeur Lombardi ; celui-ci a nié avoir fait de telles déclarations, mais n’a pas pour autant porté plainte pour diffamation contre le capitaine des carabiniers Elio Dell’Anna qui était à l’origine de ces allégations. Avec le nouveau code de procédure pénale, la défense a le droit de mener ses propres enquêtes, de recueillir des témoignages et d’interroger directement les témoins sans le filtre du président de la cour.
10. Antonia Bistolfi, astrologue, est l’épouse de Leonardo Marino. Le procès de Venise a permis de démontrer que, contrairement à ce qui avait été affirmé jusqu’à présent, Antonia Bistolfi connaissait les intentions de son mari avant le jour des aveux publics de ce dernier. Ce point est d’autant plus important que le verdict du dernier procès d’appel avait indiqué dans les déclarations de Bistolfi la principale confirmation de celles de son mari.
11. Antonia Bistolfi était hébergée par la Turinoise Laura Vigliardi, aujourd’hui disparue, lorsque, quelque temps après l’assassinat de Calabresi, cette dernière – selon Antonia Bistolfi – lui dit reconnaître, dans le portrait-robot de l’assassin publié dans un journal, Ovidio Bompressi qui se trouvait à ce moment-là dans une pièce voisine.
12. En 1980, le couple Marino-Bistolfi se lie d’amitié avec Hans Deichmann et son épouse Luisa Castiglioni. En 1983, les Deichmann hébergent Marino et sa femme dans leur villa de Bocca di Magra en échange de travaux de gardiennage et de jardinage. Mais leurs rapports se détériorent et Marino intente un procès à Deichmann à propos de cet emploi. Il faut signaler que le fils Deichmann, Mathias, avait été indiqué comme un des possibles assassins de Calabresi (mais la piste avait été abandonnée car il n’était pas en Italie le jour de l’attentat).
13. Dans les années 1980, Marino commet plusieurs vols à main armée, dont un précède de peu sa « confession » sur l’affaire Calabresi au curé de Bocca di Magra, don Vincenzi.
14. Zolezzi est avocat, et appartient au parti républicain. Antonia Bistolfi – qui par ailleurs affirme ne pas être au courant des affaires de Marino – vient lui parler de ses « craintes » en 1988, peu de temps avant que Marino ne s’adresse à son tour à un autre avocat, Bertone, pour lui « avouer » son « crime ».
15. L’avocat Bertone, auquel Marino s’adresse, est un dirigeant local du Parti Communiste Italien. Convoqué lors du deuxième renvoi en appel en 1995, il reconnaît la rencontre, mais reste très vague sur ses circonstances et ses suites. Il est impossible de le réinterroger puisqu’il a disparu depuis.
16. Ugo Pecchioli était un dirigeant national de l’ancien Parti Communiste Italien, spécialiste des questions de sécurité. Maris, son camarade de parti, est l’avocat de Marino.
17. En 1988, Bonaventura est colonel, expert de la lutte anti-terroriste. Il s’est déjà occupé à maintes reprises de l’assassinat de Calabresi. Ainsi, en 1972, alors qu’il n’était que lieutenant, il désigne déjà Lotta Continua comme mandant probable de l’assassinat. D’ailleurs, les deux premières personnes arrêtées sont deux militants de Lotta Continua. Bonaventura est présent –sans se douter, dit-il, que « le grave épisode qui s’était déroulé à Milan » faisait référence à l’assassinat de Calabresi – aux premiers entretiens de Marino avec les carabiniers.
18. Don Regolo Vincenzi est le prêtre auquel Marino a « confessé » sa participation à des actes de terrorisme en octobre 1987. Durant l’audience, don Vincenzi déclara avoir vu des carabiniers filer Marino longtemps avant ses « aveux » prétendument spontanés.
19. Respectivement l’avocat de Marino et celui de Sofri.
20. Lotta Continua avait une structure de « contre-information » sur les agissements du pouvoir destinée à établir ou rétablir la vérité des faits. C’est ainsi qu’elle dénonçait dès le début des années soixante-dix le rôle joué par les services secrets italiens et américains dans l’attentat à la bombe de Piazza Fontana à Milan en décembre 1969 (voir note 4, sur la bibliographie à ce propos).
21. Massimo D’Alema, l’actuel premier ministre, fut un des moteurs de la transformation de l’ancien PCI en Parti des Démocrates de Gauche. En 1990, il est directeur de L’Unità, quotidien du PCI, conservé par le nouveau parti, devenu depuis DS (Démocrates de gauche). |