par Alain Girard-Daudon, Encres de Loire.
Nantes attirerait-elle les écrivains ? Depuis quelques années, ils sont plusieurs d’importance et de réputation nationale qui ont choisi d’y vivre. Parmi eux… Pierre, que certains appellent affectueusement Pierrot, parce qu’il a le visage rond, comme une lune dans un ancien film de Méliès, et quelque chose de pur et doux de l’enfance qui ne part pas. Le sourire est presque immédiat quand il vous découvre. Au premier abord, l’homme est accueillant, affable, il est de ceux qui ouvrent les bras. « Et alors, vous dit-il, quelle nouvelle ? » Resurgit le paysan croisé sur un chemin de la Creuse, d’où il vient. On l’imagine aussi comme homme de cloître, tout de patience et de silence. N’était cette malice qui surgit quand les yeux se plissent. N’était aussi en d’autres temps cette angoisse qui vient voiler le regard. Ainsi sur la photo célèbre que publia Libération, où Pierre près d’une rivière (la sienne ? la Creuse ?) semble nous appeler de très loin, d’un pays qu’on ne sait pas. Il est dans la ville un passant ordinaire, on ne se retourne pas sur lui. La ville tarde à reconnaître ses écrivains. Seuls quelques-uns savent et disent que c’est un écrivain majeur. Pierre Michon vit à Nantes depuis quatre ans.
Un prince « fragile » Il est né en 1945 dans un petit village de la Creuse, pays joli sans doute, mais terriblement perdu, et en cet immédiat après-guerre encore très ancien et immobile. Les paysages de là-bas serviront maintes fois de décors dans ses textes. Les parents sont instituteurs. Très tôt le père s’absente du foyer. « À mon père, inaccessible et caché comme un dieu, je ne saurais directement penser. » Pierre est élevé par sa mère et ses grands-parents, venus vivre avec lui. Enfance choyée plutôt douce semble-t-il. À l’école il récite de la poésie. Sur les chemins, chez lui, il entend le patois. Il y est attentif, il aime la diversité et l’étrangeté des langues. Il faudra y penser quand beaucoup plus tard, la langue de l’écrivain Michon aura trouvé sa couleur, sa chair, se souvenir qu’elle est née là, dans une province d’autrefois avec ses fermes, ses écoles de la République, ce monde d’hier si proche et si disparu. Puis il est interne au lycée de Guéret. Il est sorti du cocon, découvre les autres, une autre vie, la ville, reçoit un choc à la lecture de Rimbaud. Un enfant génial qui voit tout à l’âge où le meilleur écrivain balbutie encore, puis choisit de se taire et de fuir, le fascine, et comme beaucoup d’entre nous le laisse désemparé, le renvoyant à son incomplétude. Comme ce sentiment qu’on peut avoir qu’il y a là trop d’or offert à ramasser et que l’on s’épuise en de vains efforts. « Ayant, comme tant de nigauds infortunés, pris pour dogme les rodomontades juvéniles de la Lettre du Voyant, je travaillais à me faire tel, et en attendais l’effet de miracle promis ; j’attendais qu’un bel ange byzantin, descendu pour moi seul dans toute sa gloire, me tendît la plume fertile arrachée à ses rémiges et, dans le même instant, déployant toutes ses ailes, me fît lire mon œuvre accompli, écrite à leur revers, éblouissante et indiscutable, définitive, indépassable.» La rencontre avec le poète est à la fois une révélation et un gâchis. Il faut attendre un peu pour une nouvelle rencontre. Les années qui suivent sont des années d’errance. Pierre n’a pas le goût du monde adulte, ni de la vie ordinaire. Le poète de dix-sept ans lui a laissé ses envies de révolte, ses désirs de fuir. Ça tombe bien : ces années-là, partout dans le monde sont des années de braise. Étudiant à Clermont-Ferrand, il n’est pas seul en 1968 à rêver des mondes meilleurs qui n’existent pas, pas seul non plus, à qui le retour à l’ordre donnera des bleus à l’âme. On le voit alors vivant un peu en communauté, faisant du théâtre d’agit-prop, militant gauchiste tenté par l’action radicale, niant, reniant tout, en guerre ouverte avec lui-même et le monde ancien. On l’imagine en habit de maudit, aimant les femmes au cœur rouge et les alcools de toutes couleurs, un peu trop.
Écrire pour ne pas tomber. Quand ? Comment s’est opérée la mutation ? Comment le jeune homme au fond du gouffre qu’il s’est creusé est-il devenu l’écrivain Pierre Michon ? Un jour c’est sûr, il voit où il en est et, se retournant, d’où il vient. De ce monde qu’il avait occulté, de ces petites ombres du passé autrefois rencontrées qu’il avait effacées de sa mémoire, voilà qu’il voulait en parler, comme enfin une façon de parler de lui-même. Il écrit, on imagine, dans un état de grâce, de ferveur absolue. Il raconte dans huit textes courts huit petites vies, des existences oubliées de l’histoire, des petits riens au regard du temps qui se révèlent d’extraordinaires destins. D’« événements infimes et de bonheurs nains », l’écrivain fait une légende, Ce sont Les vies minuscules qui paraissent chez Gallimard en 1984 et obtiennent le prix France Culture. Ces sortes de chroniques ont ceci de remarquable qu’elles sont aussi, comme le souligne Jean-Pierre Richard, « une autobiographie oblique et éclatée ». Michon ne s’en cache jamais : « Parlant d’eux, c’est de moi que je parle. » À la fin du récit, il dit encore, parlant de ses personnages : « Qu’un style juste ait ralenti leur chute, et la mienne peut-être en sera plus lente ; que ma main leur ait donné licence d’épouser dans l’air une forme combien fugace par ma seule tension suscitée ; que me terrassant aient vécu, plus haut et clair que nous ne vivons, ceux qui furent à peine et redeviennent si peu. » Écrire pour ne pas tomber, porter en pleine lumière le trésor des sentiments cachés et des vies oubliées, on voit lisant ces lignes, la profondeur et l’urgence de la quête, l’intensité du regard et la fulgurante beauté de la langue. En ce début des années quatre-vingt, Michon a trouvé le chemin dont il ne déviera pas. C’est aussi ces années-là qu’il découvre Faulkner. « C’est dans son ombre et en quelque sorte par sa main que j’ai commencé d’écrire. » La lecture d’Absalon, Absalon n’est pas pour rien dans la formidable pulsion libératoire qui conduit Michon à l’écriture. « Ce que m’a donné Faulkner, c’est la permission d’entrer dans la langue à coups de hache, la détermination énonciative, la grande voix invincible qui se met en marche dans un petit homme incertain. C’est la violente liberté. » À Faulkner, il va consacrer plusieurs écrits, dont on attend une édition prochaine. Quand on se prend à aimer Michon, il faut savoir attendre…
Un vieux peintre oriental. Pour ceux qui lisent un peu « en avant », les vrais lecteurs, les quelques critiques exigeants, la parution des Vies minuscules est un événement considérable. Dès lors se constitue une informelle confrérie des amis de Pierre composée de journalistes (à Libération, au Monde notamment), de libraires, d’écrivains (Bon, Bergounioux, Réda, Échenoz, Pachet et tant d’autres). Voilà l’écrivain qui vient juste de naître, tôt mythifié. Il observe cela avec un certain détachement. « Ce que vous me dites là de ma reconnaissance, n’importe quel écrivain qui a une bribe de notoriété peut l’entendre… La démocratie fait que nous sommes tous des écrivains majeurs. Ou de façon plus vicieuse, qu’il n’y aurait plus d’écrivains. » Pierre sait qu’il ne se soumettra à aucune loi du marché, à aucune sollicitation même amicalement impatiente de ses lecteurs, de ses éditeurs. Il écrira quand le temps sera venu de le faire comme « ces vieux peintres orientaux qui pendant dix ans ne font rien, se promènent au bord de l’eau, et qui tout à coup en deux minutes et trois coups de pinceau font un admirable canard ». Il rêve de haïkus en quelque sorte, et ne fera que des textes brefs. De là son goût du secret, voire son agacement quand on l’interroge sur ses projets. Le questionne-t-on sur son travail qu’il vous intime avec sourire et fermeté de faire silence sur le sujet, quitte à s’éloigner de vous, comme un marcheur rêveur qui ne travaille jamais, se contentant d’observer et de cueillir dans le monde ce que nous ne voyons pas. Nous savons cependant que, pour peu qu’un sujet le retienne, fût-ce l’Irlande païenne, fût-ce l’assèchement des marais de Vendée ou la vie de Goya, il procède par une étonnante accumulation de savoirs, avant de se jeter vite et fort dans l’écriture. « Ce que je demande à la littérature est que la rédaction d’un texte soit une fabuleuse dépense d’énergie, aveugle mais très consciente, pleurante et riante, limitée dans le temps, comme la copulation. » C’est en 1988 que paraît aux éditions Verdier, son autre fidèle éditeur, Vie de Joseph Roulin. Ce texte est à l’origine une commande d’Alain Nadaud. Pierre aime l’idée de commande. Sans doute les perçoit-il comme un aiguillon, un stimulant et aussi le moyen d’orienter une curiosité que tout attise. Ces soixante pages qui paraissent cette année-là sont pour ceux qui les attendaient, et n’attendaient que ça, une source de joie totale. Ce texte parfait évoque la vie d’un simple, un facteur rural, qui côtoya, quelques temps en Arles, le génie solaire de Van Gogh. C’est une chose nouvelle dans l’œuvre de Michon que l’apparition de cette figure majeure et reconnue du peintre hollandais, qui achève de se désespérer sous le ciel de Provence. Comme Van Gogh, Michon fait son portrait de Joseph Roulin, et comme lui, le transfigure. Ce qui le retient chez cet homme bourru, fruste, ivrogne et républicain, c’est de tenter de saisir le regard de cet homme-là sur le mystère de l’art. À sa façon abrupte et inculte, Roulin questionne la création. Il n’est pas de vie aussi minuscule qui ne soit signifiante. « Derrière le champ de melons des cavaliers camarguais passent au pas… Van Gogh ne les peint pas, il en est au jaune de chrome numéro trois, le pur soleil ; il sue ; Roulin à sa façon repense l’énigme des beaux-arts. » Et nous assis dans les blés, près de l’artiste, aurions-nous d’autres interrogations ? La figure de Roulin atteint au sublime, lorsqu’à la fin du récit, au marchand avisé qui propose de lui acheter les tableaux que lui a laissés Van Gogh, il préfère les donner contre un peu de reconnaissance, et, sentant confusément que l’art n’a pas de prix. Et Michon de conclure : « Qui dira ce qui est beau et en raison de cela parmi les hommes vaut cher ou ne vaut rien ? Est-ce que ce sont nos yeux, qui sont les mêmes, ceux de Vincent, du facteur et les miens ? Est-ce que ce sont nos cœurs qu’un rien séduit, qu’un rien éloigne?… Ou vous toiles perchées dans Manhattan, marchandises qui dans vos lubies théophaniques réjouissez les dollars et ce faisant sans doute approchez un peu de Dieu, aussi ?… C’est toi peut-être Vieux Capitaine coiffé d’azur qui regardes, un petit tas de bleu de Prusse tombé sur un chemin… » On perçoit ici comment l’émotion nous est donnée, sereine et sans pathos, par la simple grâce d’une langue heureuse et sinuante, comme une rivière qui, en arrachant des morceaux de terre du pays qu’elle traverse, nous en dit un peu plus sur le sens caché du paysage, en quelque sorte l’origine du monde.
L’origine du monde. L’origine du monde, c’est justement le titre que Pierre garde en réserve, et dont il publie trois chapitres dans la NRF cette même année, tant sans doute le fascinent les temps anciens et flous qu’évoquent les chroniques, des temps de genèse et de source. En attendant, c’est encore la question de l’artiste, de sa nécessaire et douloureuse solitude qui est au cœur de Maîtres et serviteurs paru chez Verdier en 1990. Les figures de Goya et de Watteau sont ici convoquées. L’année suivante, à la demande de J. B. Pontalis, qui dirige l’excellente collection « L’Un et l’autre » chez Gallimard, Michon retrouve Rimbaud, le gamin qui sur les photos « fait la gueule », celui qui a « jeté bas l’appareil à douze pieds qui nous tenait debout », qui empêche depuis tous les littérateurs de dormir, comme le jeune Michon, quelques années plus tôt. C’est Rimbaud le fils, portrait de l’artiste en garnement, fils d’un père absent lui aussi, d’une mère excessive et couveuse, Rimbaud fréquentant de tristes épigones (Demeny, Banville… ), et surtout si tôt, si vite terrassé par son propre désir, comme le furent Goya et Van Gogh. Ce qui ici est remarquable, c’est que ce n’est pas avec Arthur que Pierre règle ses comptes, mais avec la Vulgate, cette hagiographie excessive dont on a affublé le petit Ardennais. Il tourne autour de la légende, l’approchant par des « on dit que… on prétend… mais on ne sait pas… ». Mais que sait-on en somme de ce qui fait naître et mourir Rimbaud ? « Qu’est-ce qui relance sans fin la littérature ? Qu’est-ce qui fait écrire les hommes » Michon sait que les grandes questions demeurent sans réponse. Il sait aussi que l’Histoire qu’il aime est une grande illusion. L’Histoire littéraire tout autant. Plutôt qu’un enfant magnifié, sorte de Jésus des lettres, son Rimbaud est un petit homme fragile et incertain.
Les apparitions. « Je ne crois guère aux beautés qui peu à peu se révèlent, pour peu qu’on les invente seules m’importent les apparitions. » C’est bien d’apparitions dont il est question dans les deux textes brefs publiés en 1996 chez Verdier, Le Roi du bois et La Grande Beune. Apparition tétanisante d’une trop belle buraliste dans un tabac de campagne, et surtout apparition miraculeuse (oserait-on dire religieuse) d’une belle dame qui arrête son carrosse en forêt pour satisfaire une envie naturelle sous le regard du narrateur à tout jamais bouleversé. L’origine du monde est aussi le titre d’un tableau de Courbet, somptueux hommage au sexe de la femme. Michon y pense peut-être, écrivant ces deux textes où il exalte si fort la chair. En même temps que Trois auteurs, réflexions plutôt qu’essais consacrés à Balzac, Faulkner et au méconnu Cingria, Verdier publie en 1997 Mythologies d’hiver, qui comprend entre autres Neuf passages du Causse, petits portraits dans l’esprit des Vies minuscules. Neuf existences qui ne prennent sens que dans une confrontation parfois brutale à l’Histoire, comme prennent sens les stalactites de l’aven Armand à la dernière page du livre. « Ce ne sont pas des pierres livides dressées pour rien dans le noir, ce sont des objets pleins de sens qui ont un nom dans la bouche des hommes. »
Les visions. En 2000 le FRAC et la DRAC des Pays de la Loire, proposent à Pierre Michon une résidence d’écrivain en Vendée. Il s’agit pour lui comme pour trois autres artistes invités de rendre compte du paysage qui leur est offert. L’exercice n’est pas simple quand on sait que les régions du sud de la Vendée échappent à l’esthétique convenue d’une ruralité amène et séduisante. S’il faut rêver, c’est sur un horizon plat. Avant cela, avant même de regarder, Michon lit beaucoup. « Je n’ai pas été surpris par le pays, mes lectures le connaissaient. » Il dit encore : « J’ai pris le vent. J’ai beaucoup regardé le ciel. J’ai VU mon sujet. » Ainsi le travail d’érudition n’est pas une fin en soi. Il nourrit la rêverie, et celle-ci s’étire, dure, plus ou moins, jusqu’à… la vision ! « Ces textes sont nés de la vision de silhouettes lointaines de moines noirs s’affairant sur un horizon incertain, de brume et d’eau, en hiver. » Pour raconter le paysage, il choisit d’en évoquer la genèse. Retour à l’origine, encore. « Les choses du passé sont vertigineuses comme l’espace. » Ce passé réinventé est à la fois un merveilleux creuset de fantasmes, et un terrain d’aventures exaltant pour le créateur. Dans Les passants immobiles publié par les éditions nantaises Joca Seria, Pierre Michon donne toute la mesure de son talent de conteur dans trois chroniques regroupées sous le titre d’Abbés. Avec une distance ironique et complice, il recrée un Moyen-Âge, comme on aime le rêver. « C’est le Moyen Âge, n’est-ce pas, des haleines de chevaux dans l’hiver, des cris codés au fond des bois, du gel bleu. » Il évoque notamment dans la première chronique, comment Eble l’abbé, évêque de Limoges décide d’assécher le marais. Travail considérable, que devront assurer les paysans auxquels on promet des terres et le salut de l’âme. Ils n’ont pas le choix. Personne ne résiste aux désirs de l’abbé ; les femmes encore moins. Car l’abbé est sensible à la chair. Ainsi à mesure que se façonne le paysage d’aujourd’hui, nous est contée une histoire d’amour entre l’homme d’Église et une paysanne désirable et docile qui ne dit jamais rien, mais se donne quand il le veut. Dans l’ensemble de ces trois chroniques, la puissance imaginative et visionnaire de Michon atteint des sommets. Ne prétendant jamais à la reconstitution, ce qu’il nous donne à voir, et à rêver du Moyen Âge, c’est sa poétique violente et fantastique. Pour mieux rendre compte de ce pays de terre et d’eau, pour répondre à la commande qui lui était faite, il choisit d’abord de « liquider la réalité ». « Le paysage est une fiction, l’Histoire en est une aussi. » Ce scepticisme, quant au réel, ce postulat que tout est illusion dans ce que disent et vivent les hommes, c’est peut-être là le fondement de la démarche créatrice de Michon. Et pour cela sa foi en la littérature.
Une petite fille blonde. Donc Pierre Michon vit à Nantes depuis quatre ans, avec sa compagne et leur petite fille Louise. « La paille d’or recouvre ses yeux, et parfois la petite main impatiente rejette en arrière ses cheveux. » Est-ce important ou non qu’il demeure ce passant ordinaire ? N’est-ce pas suffisant que ceux qui le découvrent et qui l’aiment mesurent leur chance ?
ENTRETIEN AVEC PIERRE MICHON
Vous avez accepté une résidence d’écriture en Vendée. Quel souvenir gardez-vous de cette expérience ? Un bon souvenir. Accepter ce qu’on appelle maintenant une résidence d’auteur est toujours pour moi une petite aventure, à bien des titres. C’est d’abord une aventure de lecture, parce que je suis surtout un homme de livres : l’histoire, les chroniques anciennes, la géographie, la géologie, et même les brochures touristiques dont j’aime la naïveté, le mensonge, les vérités involontaires. Là, il y avait beaucoup à lire, parce que ce marais vendéen a été un gros enjeu politique et économique pendant tout le Moyen Âge et l’âge classique : ces terres grasses gagnées sur la mer étaient convoitées par tout le monde, et les chroniques se sont empilées. C’est aussi l’aventure d’un paysage, puisque je suis resté là-bas près d’un mois et un paysage, c’est l’idée qu’on s’en fait : je l’ai tout de suite pensé comme médiéval, et clérical, puisque ce sont des moines qui ont asséché le marais, Et puis les grands ciels sur ces pays plats donnent toujours au badaud que je suis l’idée de Dieu. Et enfin c’est une aventure de conversations, de rencontres, parmi lesquelles se détachent toujours quelques figures marquantes, atypiques : là, je me souviens surtout d’un député maire à la retraite, grand résistant, qui s’est bien gardé de décliner toutes ces qualités quand il s’est présenté à moi – il s’est plutôt présenté comme un érudit local –, et qui plusieurs fois m’a servi de guide dans le marais dont il connaissait tout, familles, clans, terres et bornages : je l’ai blagué d’entrée en l’appelant le Major à cause de son air british, de sa moustache british, de sa tenue british, de son élégance d’un ancien de l’Armée des Indes dans Kipling. Ce n’est qu’au fil des jours que je me suis rendu compte du respect dont il était entouré, et je me suis dit que ce n’était pas sans cause : un vieux capitaine qui se laisse blaguer de bonne grâce par un écrivaillon tombé du ciel, pourvu qu’il soit son hôte, est respectable. Je me souviens aussi d’une bibliothécaire de village très amusante, ironique, que les livres avaient sauvée du pire, et qui n’en tirait pas gloire.
Pour nous lecteurs, le résultat de ce travail est magnifique et nous comble. En êtes-vous satisfait ? Vous publiez peu, ce qui montre assez votre exigence. Pouvez-vous dire quand le texte vous semble achevé, comment vient la décision de le donner à l’éditeur et… à nous. Peu publier n’est pas forcément une preuve d’exigence. Ce peut être aussi une preuve de paresse, ou d’incroyance : je n’écris que quand je crois à la littérature, et je ne crois pas souvent à la littérature. Oui, je suis satisfait d’Abbés : c’est une trilogie qui tient debout, il y a une petite fille blonde, un sanglier et la tête de mort d’un saint. Non, je ne suis pas satisfait d’Abbés : c’est trop pensé et illisible, c’est naïvement pensé, c’est plein de noms propres, on s’y perd, et je me demande si j’en lirais plus de trois lignes si je n’en étais pas l’auteur. Quant à savoir quand un texte est terminé... Je peux vous dire en revanche quand je peux le donner à la publication : je peux le publier quand il ne fait plus partie de moi, qu’il s’est détaché de moi, qu’il est devenu un objet anonyme. Ce n’est plus un morceau de ma petite personne, c’est un morceau de la sempiternelle, de l’increvable bibliothèque universelle. J’en suis débarrassé.
Vous avez un mode de travail très particulier : accumulation de savoirs, rédaction dans un temps plutôt bref… Pouvez-vous nous en dire plus. Par exemple, quand vient la décision d’écrire ? Je ne sais pas si c’est vraiment une décision, c’est plus et c’est moins. Le désir d’écrire est comparable à un appel qui résonne, plus ou moins près, plus ou moins loin. C’est le monde, la voix du monde qui appelle. Parfois, quand la voix est tout près, on s’en empare et on la met en soi : écrire est cet acte d’une extraordinaire outrecuidance, ou inconscience, par lequel on cesse d’entendre l’appel du monde parce qu’on devient soi-même le monde qui appelle. Et ce bond, ce rapt, cet orgueil démesuré, ne sont pas du seul ressort de la décision consciente. Le travail d’accumulation des savoirs, la lecture, la documentation, ne sont qu’un artifice pour faire résonner plus haut l’appel du monde, un piège pour le faire approcher. Et la confection du piège dure bien plus longtemps que la prise du gibier.
On le voit bien dans Abbés, pour parler d’aujourd’hui, vous avez le plus souvent possible recours à l’Histoire, fût-ce la plus lointaine, fût-ce celle incertaine et obscure des Chroniques. Cependant on n’est jamais dans le récit historique. Vous ne croyez surtout pas à la vérité de l’Histoire. Ce passé est une illusion, un lieu de fantasmes et de bluff. N’est-ce pas pour cela un magnifique terrain pour le créateur ? Qu’entendez-vous par aujourd’hui ? Le 21 août 2001 ? Le dernier quart du XX e siècle? L’humanité depuis l’âge classique ? L’humanité pendant cette toute petite tranche de temps qui sépare l’invention de l’agriculture de celle d’internet ? Je vous fais marcher, mais réellement, pour moi, aujourd’hui, c’est tout cela : l’humanité depuis qu’elle pense, dit la vérité et ment, fabrique des fictions et des masques. Je ne vois pas la moindre discontinuité entre mes moines d’Abbés, l’archéologue du X e siècle que j’évoque dans Mythologies d’hiver, et le libraire de Vent d’Ouest, sur lequel je n’ai encore rien écrit : ils ont les mêmes passions, les mêmes misères et les mêmes grandeurs, inhérentes à notre état. Ils diffèrent seulement en ceci : leur passion, leur croyance, ce qui les tient sur deux pieds, s’appelle Dieu pour mes Abbés, le Savoir positif pour l’archéologue à barbiche, et la Littérature pour le libraire. Cela, qui est ma propre croyance en quelque sorte, j’aime qu’on puisse le lire en filigrane dans ce que j’écris.
Et si, imaginons, on vous recommandait un texte sur les banlieues d’aujourd’hui, accepteriez-vous de le faire, à l’instar d’un François Bon ? Mais bien évidemment. Rien n’est plus exotique, plus archaïque, plus mythique qu’une banlieue chaude, les bandes et leurs dealers; c’est comme les clans et les féticheurs de l’Afrique coloniale. Là, ma documentation porterait sur l’usage des drogues pauvres, l’acculturation, les violences symboliques, la crapulerie juridique qui tient ces pauvres gens dans une main de fer. Je découperais des faits divers à n’en plus finir ! Mais je ne le ferais pas à l’instar de François Bon : je ne suis pas idéologue, je suis plus… ironique peut-être, ou mécréant. Je n’aime pas avoir raison.
Le roman est un genre exténué, dites-vous. Cela explique votre goût, votre énergie à ne produire que des textes courts. Pouvez-vous expliquer ce qui fait que ces récits, que ces « vies » ne sont pas des romans ? Vous-même, que direz-vous que vous êtes ? Prosateur, chroniqueur au sens médiéval ? Nous sommes un certain nombre à penser que la force et la grâce de votre écriture sont de l’ordre du poétique. Quels sont vos rapports avec la poésie ? Je suis prosateur, c’est-à-dire romancier à ma façon, puisque j’écris des histoires, et que notre époque a la manie d’appeler tout ce qui est histoire écrite : roman. Le roman est une superstition de notre temps selon la belle formule de Borges. Quant à être poète… Mauss, le sociologue, disait que « fait partie d’une religion quiconque croit en faire partie ». Est poète quiconque croit être poète, donc je ne suis pas poète.
Dans la production romanesque contemporaine, de qui vous sentez-vous proche ? Surtout de Pierre Bergounioux, dont je suis stupéfait que l’œuvre si considérable soit si peu lue. Le goût de l’archaïque me rapproche beaucoup de Pascal Quignard. Et j’aimerais que mes récits aient la fulgurance, la justesse, le feeling à la fois désespéré et secoué de rire de ceux d’Antoine Volodine. Je ne cite que ces trois noms, parce que sinon je n’en finirais pas : ils sont très nombreux, ceux que je sens être des miens.
Vous vivez à Nantes depuis plus de trois ans, qu’avez-vous envie de dire de cette ville ? Comment vous y sentez-vous ? Comment jugez-vous l’activité culturelle et littéraire de cette ville ? Je ne crois pas véritablement à la géographie. Le hasard a fait que j’ai vécu dans une dizaine de villes de France, et je les ai toutes à la fois aimées et détestées. Nantes n’échappe pas à cette règle générale. Le Quai de la Fosse, les mythologies maritimes, les mille chansons qui ont fait résonner le nom de Nantes, du haut de la butte Sainte-Anne la vue sur les grandes grues jaunes, les maisons scélérates et superbes des négriers, le petit escalier qui va de la place du Bon Pasteur à la Place Royale, la pensée que Gilles de Rais et Jacques Vaché y sont morts, que Carrier y a tué sans dessaouler pendant trois mois, et dans ma ligne de tramway, le salut aux morts répété cent fois par jour par une voix enregistrée, à l’arrêt éponyme : Cinquante otages, voilà le bel aspect de Nantes. Pour le reste, morne centre et mornes pizzas, mornes abords, comme partout. Je suis peu mêlé à la vie culturelle. Le musée est beau. La librairie Vent d’Ouest est mon but de promenade favori, deux ou trois fois la semaine.
Vous devriez publier prochainement plusieurs titres chez votre éditeur Verdier. C’est du moins ce que laisse entendre la rumeur… Pourriez-vous, en essayant d’etre moins secret que d’ordinaire, nous dire où en sont ces projets… Qu’est-ce qui nourrit votre curiosité ? Sur quoi, sur qui aimeriez-vous écrire ? En projet, j’écris une dizaine de livres par jour. Mais je ne peux pas vous dire ce que sont mes vrais projets, ceux déjà avancés, parce que je suis superstitieux : je sais par expérience, qu’un texte qu’on raconte, on n’a plus envie de l’écrire. J’aime le secret, et s’il est un domaine où le honteux devoir de transparence est enfin foutu dehors, c’est bien la littérature. Mais je peux dire sur quoi et sur qui j’aimerais écrire, sur quoi et sur qui j’écris déjà peut-être : Zara Yacob, roi d’Éthiopie au treizième siècle, l’ethnologue Marcel Griaule, une panne de voiture après boire une nuit d’octobre, Fausto Coppi, la lente décrépitude de ma mère, l’histoire d’une rescapée d’Oradour qui « faisait des lessives » en Creuse dans mon enfance, une histoire de chasseur d’éléphants, beaucoup d’autres histoires de roi. J’en oublie.
Encres de Loire, revue trimestrielle des métiers du livre en Pays de la Loire, octobre 2001, n° 20. |