Messieurs les juges, j’ignore dans quelle mesure, au cours de ce procès en révision, ont pu apparaître des faits nouveaux spécifiques à propos de ma propre position. En effet, bien que je ne connaisse pas le dossier avec le soin qu’a mis mon ami et coïnculpé Adriano Sofri pour l’étudier, je dois dire que je ne vois pas en quoi ledit dossier me concerne et quel rapport il a avec la condamnation qui m’a frappé. Je me limiterai donc à quelques considérations sur certains aspects qui concernent ma position personnelle.
Le mandat d’arrêt J’ai été arrêté le 28 juillet 1988. À quatre heures du matin, les carabiniers ont frappé à la porte de mon domicile, à Reggio Emilia, ville où j’habitais depuis presque cinq ans ; je venais d’être nommé, depuis à peine un mois, administrateur d’une importante entreprise électromécanique. Le jour même, j’aurais dû partir à Djibouti, où je devais négocier la fourniture de deux nouveaux portiques à conteneurs, pour le terminal de ce port africain. Le chauffeur de l’entreprise devait venir me chercher à six heures pour m’emmener à l’aéroport de Milan-Linate ; les carabiniers arrivèrent avant lui. En entrant dans mon appartement, les carabiniers me dirent qu’il s’agissait d’une perquisition ; ce n’est qu’une demi-heure plus tard qu’ils me déclarèrent qu’ils étaient là pour m’arrêter : le mandat d’arrêt n’avait pas encore été signé par le juge d’instruction. Stupéfait, je demandai à l’officier qui commandait le groupe s’il connaissait le motif de cette arrestation. Il me répondit laconiquement : « Calabresi ! » Je dis, sans réfléchir : « Mais je n’ai jamais eu affaire avec la Calabre, mon travail se déroule surtout à l’étranger : Moyen Orient, pays arabes, Afrique noire... » L’officier voulut montrer qu’il savait de quoi il retournait et précisa : « L’homicide du commissaire Calabresi. » Le mandat d’arrêt contenait trois noms en plus du mien : celui d’Adriano, avec lequel j’étais resté en contact fréquent au cours des ans ; celui d’Ovidio, que j’avais rencontré sporadiquement ; et celui d’un certain Leonardo Marino, né à Caserta. Sur le moment, ce dernier nom ne me dit que bien peu de choses, car je n’arrivais pas à relier les noms de Leonardo et de Marino avec la ville de Caserta. Qu’il s’agissait de Marino, ancien ouvrier de la Fiat de Turin, je ne le compris que lors de mon premier interrogatoire, le 4 août 1988. En effet, je me souvenais de lui : tout le monde à Turin l’appelait Marino, point final ; j’ignorais qu’il était originaire de Caserta et tout autant que son prénom était Leonardo. Mais ce qui me fit le plus d’impression, en lisant et relisant le mandat d’arrêt, c’était la circonstance dans laquelle j’étais censé être le mandant de l’homicide en compagnie d’Adriano. Un seul point était avancé : à la fin d’un meeting qui s’était tenu à Pise le 13 mai 1972, Adriano et moi-même aurions rencontré Marino pour lui donner l’ordre de tuer le commissaire Calabresi. Voilà quelle était la circonstance. Pendant les sept jours de prison, gardé à vue par les carabiniers, j’avais de bonnes raisons d’espérer chaque fois que je lisais et relisais ce mandat d’arrêt. En effet, je me souvenais fort bien que je n’étais pas allé à Pise à ce moment-là. À l’époque, au printemps 1972, il y avait un mandat d’arrêt contre moi : j’étais accusé d’avoir rédigé un tract faisant l’apologie d’un délit ; bref, j’étais recherché par la police pour un délit d’opinion. Raison pour laquelle je ne m’étais pas rendu à Pise, où j’avais été étudiant et où j’avais milité pendant plusieurs années : c’était une ville où j’étais bien connu des services de police. Je fis remarquer ces circonstances au cours de l’interrogatoire, ce fut la première chose que je dis, histoire de dire : vous vous êtes trompés, réparez au plus vite votre erreur. Mais il n’en fut rien. Les juges furent surpris. Le procureur Pomarici déclara à la presse : « Pietrostefani est le seul à avoir ébauché une ligne de défense. » C’était faux. En effet, Ovidio et Adriano avaient également repoussé l’accusation avec détermination. Toutefois, les déclarations du procureur de la République étaient significatives : un coin avait été enfoncé dans la thèse de l’accusation, un coin qui mettait en discussion dès lors les déclarations de Marino.
La disparition progressive de ma présence à Pise Quiconque connaît les actes de notre procès sait à quel point Marino a insisté sur la circonstance pisane : « Sofri et Pietrostefani me donnèrent le mandat de l’assassinat à Pise, à la fin d’un meeting qui s’est tenu le 13 mai 1972. » Ce n’est qu’au cours de l’interrogatoire du 17 août 1988, c’est-à-dire après que j’eus déclaré que je n’étais pas à Pise, que Marino commença à dire qu’à Pise il avait surtout parlé avec Sofri ; il n’en confirma pas moins ma présence au cours de cette discussion. Qui sait comment se serait déroulé ce procès si nous avions décidé, comme c’était notre droit, de ne pas répondre : en effet, bien des argumentations de l’accusation se fondent sur des interprétations de nos déclarations, interprétations qui abondent en partis pris sur nos personnes. Nous avons eu, dès le début, trop confiance dans la justice de ce pays. J’espère vraiment que nous avons eu raison de nous constituer prisonniers pour obtenir ce procès en révision. Au cours des interrogatoires successifs de Marino, ma présence à Pise devient sans cesse plus évanescente : « j’ai surtout parlé avec Sofri », « je n’ai parlé qu’avec Sofri, Pietrostefani resta à l’écart », « je n’ai parlé qu’avec Sofri mais Pietrostefani était présent au meeting ». Jusqu’au moment où, au cours du premier procès à la cour d’assises de Milan, sollicité par le président de la cour, il affirmera qu’il ne se souvenait pas de ma présence à Pise.
À Turin En fin de compte, je n’étais pas à Pise ! De la lecture des actes, il apparaît clairement comment, au fur et à mesure que disparaît ma présence à Pise, ma présence à Turin acquiert de la consistance, si l’on suit évidemment les déclarations de Marino qui doit ajuster son « histoire » chaque fois qu’il est démenti par les faits et les preuves. Marino affirme que j’étais le responsable politique du siège de Lotta Continua à Turin dans la période où l’homicide fut préparé et exécuté. Mais il s’agit d’un mensonge. En effet, il est démontré que j’ai déménagé à Turin à la fin janvier 1973, quand, après de graves incidents qui se déroulèrent devant le siège du MSI de Turin [Mouvement Social Italien, parti néo-fasciste], vingt-cinq mandats d’arrêt furent lancés contre des camarades de Lotta Continua de Turin. Je me rendis à Turin le jour suivant ces incidents et, me rendant compte que l’organisation était décapitée, je décidai de rester. Jusqu’alors, je vivais et militais à Milan. Je restai à Turin pendant quelques années. En somme, Marino se trompe parce qu’il lui faut inventer et que la mémoire joue des tours étranges. Marino était alors un ouvrier licencié de la Fiat et il était chargé par Lotta Continua de la distribution du quotidien chez les marchands de journaux de la province de Turin. Il recevait une compensation financière pour ce faire. Pour ma part, je n’ai jamais eu beaucoup de considération pour Marino. Je me limitais à lui demander, quand je le rencontrais au siège – je parle évidemment de 1973, 1974 et 1975 – si le journal était arrivé, s’il n’y avait pas eu de problèmes avec le brouillard : le journal quotidien était imprimé à Rome et il arrivait pendant la nuit à l’aéroport de Caselle. Disons que je n’ai jamais éprouvé de grande sympathie pour Marino. Quoi qu’il en soit, pour en revenir à ma présence présumée à Turin avant ces années-là, en rapport avec la préparation de l’homicide, dans un premier temps Marino soutient que nos rencontres avaient lieu au siège de Lotta Continua à Turin, corso San Maurizio, au printemps 1972. Puis, placé devant l’objection selon laquelle j’étais à ce moment-là recherché par la police, il déclare que les rencontres entre lui et moi avaient commencé dès l’automne 1971 et qu’elles se déroulaient dans l’appartement de Laura Vigliardi Paravia, où lui-même habitait avec sa compagne Antonia Bistolfi. Selon ses dires, ils auraient eu pour fonction de préparer l’homicide. À cet égard, je fais remarquer comment, en plus d’une occasion, on a tenté de m’attribuer un rôle plus important que celui de mandant en me présentant comme l’organisateur de l’homicide. Ce point émerge de la lecture des actes, avec une progression proportionnelle à l’impossibilité de retrouver le « cinquième homme », celui qui aurait mis en place la logistique, celui qui dans les actes figure sous le nom de Luigi : l’enquête s’est portée sur Luigi Noja qu’il a fallu relaxer faute de preuves après qu’il eut fourni des alibis incontestables sur le jour de l’homicide. De ce fait, lors du premier procès, le ministère public soutiendra que je suis coupable en déclarant : « Qui d’autre que Pietrostefani pouvait organiser tout cela, si ce n’est lui, qui est un manager ? » Presque une boutade, une plaisanterie, une plaisanterie de très mauvais goût. Il est vrai qu’au moment de mon arrestation, seize ans après les faits, j’étais dirigeant d’entreprise en activité ; aujourd’hui je suis ancien détenu et chômeur. Mais revenons à ma présence à Turin. D’abord, Marino me rencontre au siège de Lotta Continua, puis il soutient qu’il me voyait au domicile de Laura, puis encore au siège de Lotta Continua, où je me serais rendu malgré le mandat d’arrêt, parce qu’il s’agissait d’un mandat d’arrêt « doux ». Peu importe qu’un autre militant de Lotta Continua, Sergio Savoni, recherché pour les mêmes raisons, ait été arrêté précisément à ce moment-là par la police qui le recherchait activement. Non. Marino persiste et soutient que je l’aurais rencontré au siège de Lotta Continua à Turin, tout de suite après l’exécution de l’homicide et qu’en cette occasion je me serais félicité du résultat positif de l’attentat. Marino oublie ou ignore qu’ont été allégués aux actes de notre procès les rapports de la police politique de Turin qui rapportent les noms des personnes qui, chaque jour, se rendaient au siège de Lotta Continua à cette époque ; dans ces rapports, de très nombreux noms sont cités : jamais le mien. Au cours du premier procès, j’ai déclaré que je ne suis jamais allé à Turin pendant la période qui va de mars 1972 à juillet de la même année. J’ai défié quiconque de prouver le contraire. Cela dans un pays où devrait prévaloir la présomption d’innocence. Personne n’a relevé le défi. Seul Marino affirme le contraire, en parlant de rencontres répétées entre lui et moi, au siège de Lotta Continua ou dans l’appartement de Laura Vigliardi Paravia. Personne ne confirme ses dires. Seule Antonia Bistolfi soutient qu’elle m’a vu quelques fois au domicile de Laura, mais jamais au siège parce que, soutient-elle, « Pietrostefani ne militait pas à Turin ». Antonia Bistolfi, donc, se contredit et, dans ce procès de révision, elle a fait valoir son droit de ne pas venir témoigner. Antonia Bistolfi que les juges qui nous ont condamnés ont présentée comme une confirmation indubitable des déclarations de Marino. Donc je n’étais pas à Pise, comme Marino a fini par l’affirmer. Personne n’a prouvé et ne peut prouver que j’étais à Turin dans la période où, selon Marino, aurait été organisé et décidé l’homicide du commissaire Calabresi. Comme je l’ai dit au début de ces déclarations spontanées, je ne vois pas comment on peut m’accuser de quoi que ce soit sur la foi des actes de ce procès. Les actes de ce procès ont bouleversé les douze dernières années de ma vie. J’ai souvent ressenti, au fil du temps, un refus croissant de me confronter à cela ; pourtant, il le fallait, parce qu’à la fin des fins la vérité finira bien par triompher. Nous avons tout le reste de nos vies pour atteindre ce résultat. La résignation ne l’emportera jamais, malgré les exhortations à laisser tomber qui arrivent de toutes parts. Ce procès, cette injustice sont notre destin.
Conclusion Les actes de ce procès ne présentent donc aucun élément à mon encontre. Peut-être est-ce précisément pour cette raison qu’en plus d’une occasion les parties adverses m’ont attaqué en recourant à des arguments qui n’ont rien à voir, à mon avis, avec les débats. On m’a décrit comme « l’âme damnée », le « cynique », celui qui se distingue des autres, et autres infamies ordinaires. Maintenant que nous en sommes à ce qui, je l’espère, sera le dernier acte, réparateur, de notre malheureuse affaire, je veux également répondre à ces petites saloperies. Cette « campagne » d’allégations négatives à mon encontre me présente, à un certain moment, au fil des actes du procès, comme « le responsable du service d’ordre » de Lotta Continua. Le « service d’ordre » n’est plus alors une activité normale de toutes les organisations, politiques ou pas, qui lancent des initiatives auxquelles participent un grand nombre de personnes ; on donne au « service d’ordre » une valeur négative. Pour de nombreux magistrats qui sont intervenus au cours de notre procès, « service d’ordre » signifie « bande armée », « organisation criminelle » et d’autres choses de ce genre. Le « service d’ordre » devient la structure où l’on prépare les délits, les crimes. De ce fait, le « responsable du service d’ordre », contre lequel il n’y a aucune preuve, contre lequel n’existe aucun élément factuel est, par cela même, coupable. Qui peut donc bien être le « responsable du service d’ordre » sinon Pietrostefani ? D’autant plus qu’on n’a pas réussi à donner un nom au cinquième homme, à Luigi, celui qui, dans le schéma de l’accusation, s’occupe de la logistique, celui qui a élaboré le plan d’action et que Marino a désigné comme étant Luigi Noja, ce qui fut démenti par un alibi prouvé et indiscutable. Le fait est qu’au cours de ma militance à Lotta Continua, tout en ayant participé aux activités normales d’un service d’ordre, par exemple pendant les manifestations, les meetings, les piquets de grève aux portes des usines ou des écoles, et en d’autres occasions de l’action politique, je n’ai jamais eu de responsabilités particulières dans ce genre de fonction. Mes responsabilités étaient avant tout politiques, comme le savent tous ceux qui ont pris part à la vie de Lotta Continua ou qui ont été en contact avec notre organisation ; je me suis toujours occupé au premier chef de l’intervention politique dans les entreprises et, en général, de la direction politique de notre organisation. Quant aux autres infamies, visant à me discréditer, j’ai toujours tenté de m’en défendre précisément, en estimant que dans notre procès nous devrions démontrer notre innocence – donc, dans mon cas, la mienne – dans la mesure où la présomption d’innocence avait été rayée d’emblée, dès l’instruction et le premier procès d’assises. Un des nombreux et prestigieux avocats qui m’ont défendu au cours des années a présenté une argumentation différente de celle des autres, dans les conclusions de sa plaidoirie : il a soutenu que même si les preuves de la culpabilité de Marino, qui s’auto-accusait, étaient démontrées, il n’en faudrait pas moins prouver celle des autres. Les parties adverses ont vu là une sorte de prise de distance de ma part vis-à-vis de mes camarades. L’infamie se nourrit souvent d’une imagination perverse. Nous sommes trois, trois personnes très différentes l’une de l’autre : Ovidio, Adriano et moi. Nous nous sommes retrouvés dans la même prison pour mener cette bataille pour la vérité, pour obtenir un procès juste. Ovidio a frappé à la porte de la prison en silence, sans clameur, comme c’est son caractère ; Adriano y est venu accompagné de caméras de télévision et de journalistes ; moi, je suis arrivé en avion, de Paris, où je vivais depuis cinq ans et où je pouvais rester sans craindre grand-chose pour ma liberté. Nous sommes trois personnes différentes, mais nous sommes trois amis depuis toujours, pour toujours.
Après la déclaration de Giorgio Pietrostefani, un avocat de la défense lui demande quels étaient les rapports entre lui et Antonia Bistolfi. Pietrostefani explique comment cette dernière, lorsqu’il vivait à Turin (de 1973 à 1975), avait fait de lui l’objet de ses attentions astrologiques. Elle lui téléphonait souvent pour l’informer sur les conjonctures astrologiques, pour préciser si celles-ci étaient plus ou moins favorables, en particulier à la veille de manifestations ou de grèves. Elle insistait beaucoup et Pietrostefani l’écoutait patiemment comme on le fait d’ordinaire avec les gens un peu « étranges ». Il se souvient qu’elle lui avait téléphoné, un jour, pour lui demander l’heure exacte de sa naissance ; elle avait en effet décidé de faire son horoscope et s’était procuré la date et le lieu de naissance de Pietrostefani, mais avait absolument besoin de l’heure exacte. Par la suite, elle lui commenta cet horoscope « en prévoyant » que les destins d’un Scorpion (Pietrostefani) et d’un Lion (Sofri) seraient inséparables au cours du temps. Pietrostefani commente : « Inséparables ou pas, en tout cas Antonia a fait de son mieux pour que sa prophétie s’avère ! » Enfin l’assesseur demande à Pietrostefani quels ont été ses rapports avec Leonardo Marino après la dissolution de Lotta Continua. Pietrostefani déclare qu’il ne l’a plus rencontré depuis 1976 et qu’il l’a revu au tribunal, au cours du premier procès. |